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Mimesis, Métaphore et
Littéralité

D'après les
lecture de :
- NIETZSCHE, HEIDEGGER
- Jacques DERRIDA, "Le
Retrait de la Métaphore"
- Michel DEGUY, La Poésie
n'est pas seule, Seuil, 1987
- N'en finira-t-on jamais
avec la mimésis, en philosophie comme en poésie ? Et d'abord, de quoi
s’agit-il ? L’art imite la nature, dit Aristote, ce qui d’emblée se
comprend de deux façons. D’une part la téchnè mène à son terme
(accomplit, perfectionne) ce que la phusis est incapable d’œuvrer pour
elle-même. Déjà, ici, une ambiguïté : l’art peut suppléer à la nature
(c’est ce qu’entend Aristote et avec lui toute la tradition), mais l’art
peut aussi supplanter la nature (c’est ce qu’affirme la modernité). Il y
a là deux mimésis «générales» dite aussi «productives». Enfin, d’autre
part, mimésis garde son sens d’ "imitation", au sens restreint, au sens
de «copie» (ce qui n'offre guère d'intérêt). Mais par ailleurs, il
n’existe pas de mise en œuvre sans mise en scène, d’où le caractère
originellement théâtral de la mimésis . On sait
l’importance que lui accorde Diderot avec le «paradoxe du comédien» :
celui-ci imite d’autant mieux, produit d’autant mieux qu’il n’engage
aucune propriété ou qualité personnelles, mais se fonde sur la capacité
«poïétique» pure, le don en soi de la Nature, l’énergie même. Plus il
n’est «rien», plus il peut «tout faire». Il y a donc une mimétologie
fondamentale dont dépendent les capacités de jeu, la création en
général, et enfin le talent, le génie…
-
- Ce paradigme, qui est au
fond celui du Tragique, s’accompagne d’une fonction proprement
catharsique – et finalement politique – de la mimésis. On
peut montrer, notamment à travers l’Idéalisme spéculatif, que cette
fonction et cette origine ne sont pas étrangères à l’autoconstitution de
la philosophie, et plus encore à l’invention de la «Littérature» comme
étant à elle-même sa propre "théorie", rêve d’autodépassement et
création absolue. Autrement dit la filiation «tragique» se fait entendre
jusque dans la théorie moderne et inaugurale (post-kantienne) du Sujet,
de l’Art et de l’Histoire. On le sait, la Tragédie a pour fonction de
«purifier» ces deux sentiments, ces deux passions fondamentales que sont
la Terreur et la Pitié. En transposant, cette opposition se retrouve
dans le couple dialectique du Positif et du Négatif, et sans doute la
purification n’est-elle pas le moindre ressort de toute spéculation, de
toute infinitisation de la pensée. La Raison grecque est calquée sur les
contradictions de la Tragédie : raison et passion, logos et poésie, non
seulement sont interchangeables mais proviennent de la même nécessité de
représenter. La structure mimétique par excellence, ce n’est pas
la simple répétition de la nature, mais la relation même –
économique, politique, religieuse – de l’homme à la nature, la relation
proprement spectaculaire dont la théâtralité grecque reste le
modèle. Il y a lieu en outre de rapporter la structure de la mimésis
à l’ancien fond du rituel et du sacrificiel, dont la cathartique
aristotélicienne ne serait que la transposition, ou mieux la
vérification logique. La référence à une telle théâtralité se retrouve
explicite chez Hölderlin, confuse chez Nietzsche, à la fois dévoilée et
occultée chez Heidegger. Commençons par le premier.
-
- L’intuition de Hölderlin se
fait jour lorsque, s’obstinant dans le projet d’écrire une tragédie
« moderne », il tirera de l’échec de son Empédocle la conclusion
qu’il faut ou qu’il reste à traduire Sophocle. Le voici confronté à la
fois à la nécessité du théâtre et à l’épreuve de la traduction, comme
s’il s’agissait effectivement – dans la perspective d’une
« explication » avec les grecs – d’une seule et même problématique :
celle-là même de la répétition, de la mimésis. Répéter les grecs,
refaire le « coup » des grecs ? Passons sur les lecture de Winckelmann
et de Schiller qui conduisent Hölderlin dans sa dialectique du propre et
de l’impropre, du grec et du non-grec, de l’ « aorgique » et de
l’ « organique » par quoi il ne cesse d’en appeler à une Grèce sauvage,
orientale, mystique ou tragique. Cette essence ou ce paramètre tragique,
Hölderlin le situe tout entier dans la transgression (hybris) de
la limite que constitue, selon la définition classique, l’accouplement
monstrueux du dieu et de l’homme ou encore l’imitation du dieu par
l’homme. Mais cette transgression porte aussi bien le nom de la
philosophie et du logos, si bien que le propre de la Grèce se
définit contradictoirement comme une dépropriation, un
éloignement, une perte irrémédiable de l’essence, et la constitution
corollaire du monde de l’art et du logos. Les grecs ne
s’approprièrent jamais ce qu’ils avaient en propre, parce que cela, ils
l’avaient déjà misé – misé et perdu – dans la tragédie
(représentation du tragique) puis dans la philosophie (explicitation de
la tragédie). Reste que, pour Hölderlin, le propre des grecs aura été
inimitable parce qu’il n’a jamais eu lieu. Il n’y a pas lieu d’imiter ce
qui a toujours été relancé, joué et finalement (absolument) perdu. D’où
l’urgence de la Traduction, seule forme de répétition non-mimétique (au
sens restreint), hommage à l’inimitable et premier dévoilement de la
mimésis.
-
- Cette référence à une
mimésis générale ressort du texte de Nietzsche d'une manière seulement
immanente, donc moins explicite, parce que toute sa philosophie repose
sur une esthétique camouflée par un vitalisme. "Etre", "Vivre",
"Santé", "Dynamisme" se règlent sur "oeuvre" et "mise en oeuvre",
c'est-à-dire poïésis. A le lire superficiellement, on pourrait
croire que Nietzsche considère l'énergie comme première et tente de
moduler l'activité humaine sur le seul principe de vitalité. Mais
Nietzsche est trop moderne pour ne pas penser sa Volonté de Puissance
sous les catégories subjectives de l'être, et plus précisément sous le
mode de la production artistique : tantôt force plastique, tantôt force
figuratrice, mais toujours force "fictionnante". Donc la vie est bien
pensée sur le modèle de l'art, et non l'inverse. Le problème de
Nietzsche est bien cette mimésis aristotélicienne, cette
mimésis à deux étages dont on peut dire qu'il l'utilise au moment
même où il croit pouvoir s'en passer. Dans l'existence du peuple
allemand Nietzsche voit l'expression de cette mimésis restreinte
qu'il abhorre et stigmatise : les allemands vivent en imitation,
sans culture et sans nécessité intimes, autrement dit ils sont passifs
et se donnent en spectacle (mais c'est une pitrerie) au lieu de faire
le spectacle et de mener à bien leur destin. Cependant Nietzsche ignore
puiser sa critique à la source même de la mimésis : il réduit
celle-ci à un comportement scabreux et dégénéré, au mieux au régime
général de la socialité, sans voir que ce qui l'anime n'est rien d'autre
que la mimésis productive, artistique, poétique au sens large.
Car ce qu'il faut reprendre aux grecs - les imiter en cela - c'est leur
capacité d'auto-engendrement, d'auto-création ; c'est leur naissance.
Imiter cette "naissance", ce n'est plus imiter le modèle grec et pas
davantage le récuser, ce ne peut être que le dépasser. C'est ainsi que
dans Nietzsche résonne l'opposition fondamentale de la phusis et
de la tèchnè. Si ce schéma mimétique ne lui apparaît pas comme
tel, c'est qu'il place le conflit sous l'égide de deux forces à peu près
égales, le dionysiaque et l'apollinien, deux mimésis
"superposées" dont la rivalité n'instaure jamais qu'un rapport
métaphysique entre l'une et l'autre, et non le rapport mimétique de la
phusis à son autre.
-
- A son tour, qu'est-ce que
Heidegger découvre - sans toutefois le désigner comme mimétique - dans
l'opposition ou le combat de la Terre et du Monde, et dans l'énigmatique
surgissement du Ge-stelt ? De quoi il retourne en effet,
puisqu'il s'agit encore de repenser, de reprendre à sa source la raison
grecque en termes de destin et d'historicité ? L'importance accordée à
l'art - sa mission ou sa destination - atteste à l'évidence que, pour
Heidegger, cette raison apparaît dans son intégrité et doit être
convoquée à nouveau comme tèchnè, c'est-à-dire aussi bien la
pensée (denken) que la poésie (dichten), et sans doute
d'abord, oui, la poésie si l'on pense à la "poésie-pensée" la plus haute
des grecs : la Tragédie. C'est le même geste par lequel Aristote place
la Tragédie au coeur de sa Poétique : il y va au fond de
l'identité et de la destinée d'un peuple, sa façon de se "conduire" (à
tous les sens du terme), en un mot de la polis grecque. Or
Heidegger, pour qui la notion de peuple allemand fait problème au
moins autant que pour Schiller, Hölderlin ou Nietzsche, confondra cette
polis avec le projet national-socialiste ; il croira bel et bien
en un réveil possible de l'Allemagne sous l'impulsion nazie...
-
- Quelle méprise sur le sens
du politique pouvait conduire à un tel égarement "politique" ? Qu'est-ce
qui dans la téchnè a été vu, et mal vu, par Heidegger, pour
justifier une telle caution ? Selon ses propres aveux, ou les
modifications ultérieures qu'il apporte à sa philosophie, il ne s'agit
plus de traduire téchnè comme un mode du faire, du
travail, de l'artisanat, de l'oeuvrer, mais plutôt comme la possibilité
même du dévoilement, de l'alèthéia, et par conséquent de
l'irruption ou de l'effraction du Dasein dans l'étant. Or à
quelle condition ce sens peut-il être isolé de sa force réactive,
politiquement compromettante ? Seulement, selon Heidegger, si l'on
rapporte la téchnè à la mesure la plus propre de l'homme, qui
atteste en même temps de son génie : le langage, la production par le
langage, c'est-à-dire encore la poésie. Cette essentialisation arrache
du même coup la poésie à toute détermination "esthétique" : il ne s'agit
plus de "bien faire" ou de "faire beau", puisqu'il n'est même plus
question de "faire". Elle la sauve en même temps de la mimésis
platonicienne, de l'imitation au sens strict, puisque la charge de la
poésie revient à dire ce don de l'Etre qu'est l'être même du langage,
au-delà des déterminations ontiques, esthétiques, analogiques, etc. La
poésie détient un tel privilège, explique Heidegger, parce qu'elle seule
possède le pouvoir de nomination et d'auto-nomination. Le Dire en son
projet est poème, et seul ce poème est le véritable poème. Maintenant en
quoi le langage, en quoi la poésie dans son insurpassable grandeur, en
quoi l'Ereignis elle-même (évènement-avènement de l'Etre)
relèvent-ils du même chiasme originaire phuris-téchnè qui
détermine la mimésis aristotélicienne ? - sur tout ceci Heidegger
ne souffle mot. Il a conféré à la seule poésie ce pouvoir historial de
conclure le destin de l'homme, au sens où ce destin ne se différencie
pas du dire poétique comme avènement de la vérité. Mais cela ne
l'empêche pas de penser la relation phusis-téchnè - la révélation
de la Terre et la constitution d'un Monde - sur le modèle de la Tragédie
grecque, du conflit entre les anciens et les nouveaux dieux (toujours la
Terreur et la Pitié), c'est-à-dire l'historicité comme une série de
catastrophes et de refentes, de pertes et de réappropriation des
origines : en bref, la mimésis comme structure du chiasme et du
retrait originels.
- Le thème du retrait est
justement celui que développe Jacques Derrida dans un article maintenant
célèbre : "Le Retrait de la Métaphore". Car la métaphore, il faut bien y
venir, il faut bien la traiter. Or la première remarque de Derrida est
que, précisément, il est impossible de traiter de la métaphore sans
traiter avec elle : d'une part, on ne peut en parler que
métaphoriquement (pas de sens propre ou littéral qui pourrait être visé
par le discours), et d'autre part, on ne saurait comprendre le procès de
la métaphoricité sous la conception ou le schème de l'"usure", comme
perte régulière, épuisement ininterrompu du sens. Pourquoi retrait et
pourquoi retrait de la métaphore ?
-
- Premier trait,
Derrida part du texte heideggerien où celui-ci définit le concept de
métaphore comme le moment par excellence de la
métaphysique, en tant que celle-ci correspond à une épochè, selon
Heidegger, autrement dit à un retrait suspensif de l'Etre (être-caché,
voilement, dissimulation) : « La métaphysique n’aurait pas seulement
construit et traité le concept de métaphore, par exemple à partir d’une
détermination de l’être comme eidos ; elle serait elle-même en
situation tropique au regard de l’être ou de la pensée de l’être. (…) On
serait alors tenté de dire : la métaphysique, qui correspond en son
discours au retrait de l’être, tend à rassembler, dans la ressemblance,
tous ses écarts métonymiques dans une grande métaphore de l’être ou de
la pensée de l’être. Ce rassemblement est la langue de la
métaphysique ». L’important, c’est que, du procès suspensif censé être
celui de la métaphysique, on ne peut rien avancer qui ne soit déjà de
l’ordre du métaphorique ; et de la métaphore elle-même, on ne peut
parler que métaphoriquement (sinon nous faisons de la métaphysique une
époque et non plus une épochè : nous parlons
métaphysiquement), c’est-à-dire en se situant à la fois hors et dans la
métaphysique. D’où le « trait » derridien par excellence – deuxième
trait - : le retrait du retrait : « Le retrait de la métaphore donne
lieu à une généralisation abyssale du métaphorique ». Cette sentence
apporte-t-elle une réponse quelconque à la métaphore et à son retrait ?
Non, Derrida dirait qu’elle est elle-même métaphorique, ou
quasi-métaphorique, c’est-à-dire non pas une réponse mais une
réplique toujours ambivalente. Le texte de Derrida est lui-même
suspensif, abyssal et sans doute, oui, « mimétique ». La difficulté,
peut-être infranchissable, tient en ceci que Derrida, mieux que
quiconque, le sait. Avec lui on n’a jamais le dernier mot : il
n’y a pas de dernier mot. Troisième trait :
Derrida porte cette fois son regard, non plus sur le retrait de la
métaphore, mais sur la métaphore du retrait. A propos du trait,
tout d’abord, il faut dire que s’il se « retire » (le re-trait) ce n’est
nullement pour affirmer une quelconque ipséité – de l’être en soi du
trait – , mais se poser plutôt comme supplément, répétition (pétition ?)
pure. Autrement dit le trait se recoupe, se refend, autant qu’il entame
la différence ontologique (être-étant), si bien que parler du trait – et
a fortiori du retrait – relève d’une véritable métaphore. Cela
confirme bien que tout discours sur la métaphore – et toute métaphore,
en tant que retrait – est une métaphore sur le métaphorique, une
métaphore de métaphore.
-
- On dira qu’une telle
généralisation prive l’objet ainsi généralisé de toute consistance, de
toute réalité dans l’ordre effectif du discours. Cela encore, Derrida le
sait, et ne se laisse pas enfermer dans la tautologie : justement, il ne
se prive pas de métaphoriser ! Le commentateur lui-même se retrouve
coincé, embrigadé de force dans un tourbillon aporétique, et, ce qui est
pire – à force de rigueur – condamné à surnager. Reste à considérer ce
qu’il faut bien appeler le style, plutôt que la philosophie, de
Derrida. Peut-être suffit-il de mimer cette écriture, cette manière de
faire, pour s’apercevoir que ce qu’elle appelle, implore, et condamne à
la fois, ce qu’elle tente de nommer tout en se l’interdisant (le
« pas », la « trace », etc.) c’est bien la mimésis dont ici
l’exaltation (avec son envers, la dénégation) philosophique atteint son
comble – comble de mimésis et comble de philosophie.
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-
*
-
- Michel Deguy, pour sa part,
conçoit une poétique « analogique » qui renoue avec la mimésis
originaire et s’autorise, d’une part, du concept heideggerien de
« don », et de l’autre du retrait abyssal souligné par Derrida. La
caractéristique du don, c’est le chiasme originaire, proprement
mimétique, et la réciprocité être-langue : « L’ontologie, et la
« spatialisation » caractéristique, i.e. tropologique du dire
(logos) sont en « chiasme », en antidosis a priori. » Le « et
réciproquement », toujours induit en son fondement de la relation entre
phusis et téchnè, s’associe à la puissance de
généralisation pour élever la métaphore ou plutôt la métaphoricité au
rang de principe « réconciliateur », seul à même, par exemple, de
relever l’opposition du « logique » au « poétique ». Dans la mesure où
la réserve sémantique d’un mot appartient, ou procède effectivement de
la métaphore – comme principe d’ « écartèlement » du sens – seule cette
figure par excellence, rigoureusement incontournable, peut assumer à la
fois la rigueur et les contours « figuratifs » de l’expression. Au fond
il s’agit de cerner le procès général de la figuration sous le chef de
la comparaison. C’est à la fois « comme-par-hasard » et « comme-par-raison »
que le « comparer » s’institue ainsi, selon Michel Deguy, en véritable
« génie de la diction ». Comme de juste, le comme ne peut être purement
identique à lui-même ; il y a d’abord une différence entre le comme
du philosophe (« en tant que ») et le comme du poète (« de
même que »). A ce qu’il semble, une même semblance réunit pourtant les
deux. Notamment : « C’est seulement parce que la fonction du logos
comme apophansis consiste à faire voir quelque chose en le
montrant que le logos peut avoir dans sa forme la structure de la
sunthésis (…). Le sun a ici quelque chose dans sa
corrélation avec quelque chose, faire voir quelque chose comme
quelque chose ». Si le principe du logos comprend
l’ « être-ensemble » comme une de ses déterminations, que dire alors de
la poésie dont le trait est de renvoyer les mots les uns aux autres,
selon des comparaisons, des configurations toujours nouvelles ?
-
- La logique générale que
Michel Deguy met en avant est « analectique ». Examinons ses ressorts
les plus intimes. Tout d’abord, moment initial, posons avant de les
comparer deux éléments quelconques : a et b. Si l’on n’instaure aucune
relation d’équivalence a priori, du type a = b, ou a « est » b,
il faut provisoirement différencier les deux « choses », en vue de leur
discernement, par une préposition neutre : a est à b. L’être est
préposé, mais notons que, déjà, les deux éléments sont posés ensemble.
Immédiatement, un tel couplage en appelle un autre : soient c et d, soit
encore « c est à d » pour répondre au premier « ensemble ». a n’est pas
b, c n’est pas d, mais a est comme b et c est comme d, parce que
a est à b ce que et (les deux) comme, entre quoddité
et comparaison. Ce qui peut se formuler aussi – et nous
tenons la définition de l’analogie - : pas de rapport qui ne soit
« déjà » un rapport de rapport, c’est-à-dire une proportion. Michel
Deguy énonce, de manière la plus radicale, les conditions d’une poésie
non-élémentaire…
-
- En effet, qu’est-ce qui
anime précisément la mimésis, entre téchnè et phusis,
sinon une proportion, et le même type d’échange, de réversibilité entre
deux termes ? L’art imite la Nature, disait Aristote. Et la Nature imite
l’art, répond la modernité. Si la téchnè « fait être » la Nature,
au double sens que nous avons pointé au début, soit comme suppléance,
soit comme imitation, il faut bien que l’imitation se fasse suppléance
et la suppléance imitation, ce qui veut dire encore que l’ouvrage d’art
met en œuvre le principe même de la Nature, ou encore imite, non plus la
Nature, mais l’œuvre de la Nature. Si l’on s’en tient à l’œuvre,
à l’œuvrer, au faire, nous ne sortons pas de l’ambiguïté : œuvrer
revient à (dé-)naturer, et inversement, à l’infini.
-
-
*
-
- De son côté toute pratique
poétique se conforme à cette mimétologie, sans laquelle elle ne se
définirait plus comme pratique et comme mise-en-oeuvre, poïésis.
Même l'ambition des avant-gardes se réduit à un sabotage plus ou moins
radical de la mimésis imitative, référentielle, mais sans pour autant
porter atteinte à la mimésis "générale". La co-implication du
métaphorique et du mimétique prouve bien que la mimesis ne se réduit
jamais à la seule fonction "imitative" - ce que nous désignons comme le
"référentiel" - mais qu'elle englobe aussi l'acte créatif jusqu'à son
autonomisation et son auto-nomination : soit la littérarité,
diversement interprétée par les avant-gardes, mais qui dans tous les cas
tend à s'identifier au métaphorique "pur" (sans référence).
-
- Il est difficile d'entrer
au coeur de la figuration "générale" (métaphorique, en fait) comme
dépassement de l'illusion référentielle, sans être confronté d'emblée à
une opposition récurrente : celle du littéraire et du littéral,
ou bien encore celle du "poétique" et du "linguistique". Il est patent
que l'autonomisation de la poésie se fait, de quelque façon qu'on la
prenne ou qu'on la comprenne, dans le sens d'une "réduction" au langage.
Pour autant, l'on ne voit pas comment une "illusion littérale" (selon
l'expression de certains critiques) pourrait faire pendant à l'illusion
référentielle, dès lors que le littéral assimilé au linguistique
s'inscrit dans le dispositif unique de la figuration générale, en
constitue le suppôt. Mais le littéral, tel que nous pourrions le définir
dans un sens "élémentaire", ne s'oppose nullement au référentiel, il
s'oppose à la figuration elle-même - plus exactement il la double, la
rem-place, et la remet à sa place en la prenant au mot. Comment
la littéralité, comment par exemple la matérialité du texte ou encore le
"concret" (c'est le littéral en tant qu'il est encore contaminé par le
linguistique, face objet), ou encore le "visuel" (qui confond souvent le
littéral avec les figures de la lettre) peuvent-ils contester la mimésis
dès lorsqu'ils semblent faire partie de son dispositif ?
-
- L'étude des poésies
sonores, poésies-actions et autres performances démontre que le
paramètre linguistique, voire même le seul signifiant au sens lacanien,
ne suffisent plus pour rendre compte - seulement rendre compte ! - de
pratiques poétiques débordant largement la "littérature". L'ignorance et
la confidentialité dans lesquelles sont tenues ces formes de poésie ne
répondent pas à une volonté de marginalisation, d'obscurcissement plus
ou moins obstiné ; elles tiennent tout simplement à l'impossibilité d'en
percevoir le sens sous les seuls auspices de la théorie littéraire. Sans
doute, au niveau des poésies non-littéraires, faut-il percevoir un
niveau de littéralité (pas seulement de textualité, de visibilité,
d'oralité, et même de théâtralité) où se nouent réellement une
insistance de la lettre et une résistance du corps. Il s'agit
d'un non-rapport mimétique entre les objets partiels de langue
(éléments) et le corps lui-même "élémentaire" du poète ("ordinaire") qui
a la charge de les présenter dans leur souveraineté. Mais cet effort
n'est pas en soi une production, il est plutôt lecture, répétition pure.
Lisant, nous plagions absolument le texte et toute tentative de
compréhension ultérieure, ou de réécriture, repose sur l'immédiateté de
cette répétition. C'est d'abord parce qu'il y a plagiat, et la
constitution corollaire des objets partiels, que l'écriture peut se
"produire". Qu'est-ce qui autorise la répétition pure ? Réponse : la
vitesse, la vitesse absolue. Toutes les autres déterminations,
jusqu'aux notions de "choix" ou de "sélection" (par exemple dans les
ready-mades) se trouvent subsumées sous l'opposition de la vitesse et de
la lenteur. Du reste, lenteur et vitesse extrêmes confinent toutes deux
à la répétition absolue. A quelle "vitesse" le corps se réapproprie
ainsi les objets partiels, et se constitue comme "poète" ? Il faudrait
plutôt dire que le corps seul, toujours déjà constitué, possède ce
pouvoir de transmutation des objets (de langue) en objets poétiques.
Cela apparaît clairement dans les performances, où les signifiants ne se
soutiennent pas d'eux-mêmes, mais au contraire sont posés, en tant que
tels, par le corps du poète ordinaire. Ainsi à la question : qu'est-ce
que la "poésie élémentaire", il suffit de répondre d'une manière quelque
peu zen et décalée : le poète évidemment, le poète ordinaire...
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