La Poésie élémentaire

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Petite poétique du "found-poem"

 

 

Une catégorie non négligeable de poèmes "concrets" tient dans la simple reproduction de textes trouvés, plus ou moins insolites, plus ou moins stéréotypés, parfois sans intérêt apparent. Même si elle comporte une parenté avec le collage, cette pratique n' en respecte pas les règles : en effet, seul l'aspect "dé-collage" peut être pris en considération, dans la mesure où tout objet prélevé se réfère à une totalité, à un monde d'objets en général.

Le premier point à éclaircir sera la relation particulière entre l'objet-trouvé proprement dit et le ready-made, entre le "tout-trouvé" et le "déjà-fait". A s'en tenir aux textes, l'on pourrait dire que tout objet-trouvé est nécessairement ready-made : il va de l'essence de langage du n'être jamais "naturel". Or la dimension du "faire", dans le ready-made, est bien sur essentielle. On ne peut pas tenter de cerner le lien entre l'objet-trouvé et l'objet-tout-fait sans préciser en même temps la nature de ce "faire". Impossible également de ne pas associer la fabrication avec l’usage marchand de l’objet. En apparence, la marchandise s'oppose à l'objet-trouvé, au rebut, comme l'utile au dérisoire. Or justement ce n'est qu'un leurre : la marchandise, quelle qu'elle soit (y compris langagière) est déjà par définition une chose à user, et donc un déchet potentiel. L'un des enjeux économiques majeurs, dans la civilisation, consiste à rendre précoce l'obsolescence des produits de la technique, et donc à les acheminer de plus en plus vite vers leur destin de déchet. Inversement, comme le prouve le commerce d'antiquités ou de "babioles", le gadget est un rebut et il tend justement de plus en plus à être la marchandise par excellence - en sorte qu'il est devenu impossible de distinguer entre le superflu et l'utile.

Donc, de l'objet-tout-fait à l'objet-déchet, il n'y a qu'un pas et pour ainsi dire assimilation. La deuxième étape de notre généalogie consiste donc à passer de l'objet-déchet à l'objet-trouvé. Cette phase s’induit immédiatement de la précédente: dans la mesure où le destin de la marchandise c'est, finalement, au bout du compte, de se "trouver-là" comme déchet, nous dirons que celui-ci n'est là que pour être trouvé. A vrai dire, on ne voit pas bien ce qui pourrait lui arriver de mieux, sinon son arrivée "en personne" sur la scène de l'art. C'est dans ce contexte qu'on est en droit de considérer rebut et art comme équivalents, textes-trouvés et poésie comme identiques. A une condition cependant : c'est que la monstration de l'objet-trouvé - troisième et dernière phase de l'opération -, pour prétendre au statut d'action poétique, ne se mêle pas à un quelconque projet de "création" plus totalisant, où l'objet disparaîtrait comme tel. Cas malheureux où le ready-made sert d'appoint, d'accessoire dans la composition d'une oeuvre, et finalement revient au collage. Duchamp lui-même ne se contentait pas d'exhiber la chose, il jouait sur le contexte objet/titre. Le recours à la dénaturation par le mot disparaîtra chez ses descendants américains. Ce qui pour Duchamp était le dérisoire-pour-­rire et le dérisoire-pour-rêver, devient chez Warhol par exemple le trivial magnifié, gigantesque. Le trivial de l'objet et de son usage est alors ce par quoi il devient "oeuvre". Mais l' inédit, c’est que le mystère gise dans la surface la plus plate qui soit : le dollar, notre Mona Lisa ou la photo de Marilyn. C'est, en apparence, un mystère sans grandeur, ou dont la grandeur est coextensive à la mondanité : comportement stéréotypé d'où est absent, doit être absent, tout pathos. L'inauthenticité, c'est ce qu'on ne peut pas supprimer: on se contente d'en rajouter, clichés sur clichés.

Il paraît bien difficile d'établir une typologie du ready-made; néanmoins l'expression "déjà-fait", en quelque manière contient sa propre logique. Concernant justement les poèmes-trouvés, l'on pourra répartir ceux-ci en deux catégories selon qu'ils relèvent plutôt du déjà (fait), ou plutôt au contraire du (déjà) fait. Au sein de tout ready-made il y a comme une dialectique de l'"étrange" et du "commun", de l'incompréhensible et du "trop" compréhensible. Certains poèmes s'appuient ainsi sur l'étrangeté, l'éloignement, une sorte d'a-normalité repérable sur le plan formel ou sémantique : leur être- fait problème avant le fait d'être-construit ; d'autres, à l'inverse, s'appuient sur la reconnaissance immédiate du texte par le lecteur (qui est toujours voyeur avant d'être lecteur), surpris par une telle proximité et enclin à se demander quel "piège", quelle profondeur recèle cette sorte d'exhibition : quelque chose qui ressemble à un pléonasme, une mise-à-nu sans effeuillement - sans l' effleurement "sensible" de toute poésie écrite -, un face à face du texte avec lui-même qui se transforme en une remise en question du lecteur par lui-même. Ce que nous percevons comme étant trop-repérable et trop-familier ne tarde pas à causer une anxiété, voire un véritable traumatisme excédant de beaucoup le jugement que l'on peut porter sur ces oeuvres. Il s'agit d'un art dont la "valeur" tient essentiellement dans la provocation et donc dans l'effet produit.

Intéressons-nous maintenant à l'apparence, à l'aspect proprement visuel du poème-trouvé. Loin d'être accessoires, l'apparence et la matérialité du texte sont déterminantes pour évaluer sa nature de cliché, de déjà-vu, ou bien au contraire son étrangeté radicale: dans le premier cas le poète cite ses "sources", dans le deuxième cas il ne le peut pas (ou bien il les cache) ; mais l'effet est le même. Dans ce sens nous pouvons affirmer que tout poème-trouvé est un poème visuel (pour peu qu'il soit reproduit tel quel, fac-simile, - et il le doit), sans que la réciproque soit vraie. Seule importe l'apparition du poème, en dehors de toute idée de production ou de création. Dans le registre des curiosités non identifiables, l'étrange découle souvent de l'antiquité du texte ou de l'objet: le très-ancien fait office de poétique, et le caractère passé - voire franchement "effacé", si on le prend à la "lettre" - devient paradigme de l'incompréhensible (la chose, le mystère...). Les textes gravés sur les stèles, monuments, décombres, restes calcinés ou fossilisés d'un passé enfoui; ou bien plus récemment les traces (les strates) de publicités murales dépiautées, arrachées, y compris les inévitables graffitis plus ou moins surréalistes, tout ceci forme un réservoir inépuisable et merveilleux de poèmes-trouvés, de poèmes "élémentaires".

Indiscutablement, les grands titres de nos journaux fournissent matière à poésie. C'est aussi le cas des légendes ou des commentaires ingénus qui agrémentent les magazines : il suffit de les isoler de leur contexte pour obtenir un changement de sens, ou bien une perte radicale de sens. D'une manière générale, la haute technicité, l'hermétisme des langages spécialisés se retournent en poésie. De même la reproduction de listes, par essence répétitives et fastidieuses, constitue une parodie d'écriture poétique, en l'occurrence psalmodique ou litanique ! Un exemple frappant : le "Tableau des Droits de Statistique à l'usage du commerce, suivi du Tableau des Marchandises soumises au plombage en transit", ouvrage publié à Bordeaux en 1875 par H. le Camus de Moffet. La croustillance de ce texte, qui consiste en une liste de "noms de choses" et quelques remarques relatives à la valeur marchande des objets, réside dans l' inutilité foncière et le manque d'intérêt total (pour nous) d'une telle publication. Le vertige qu'il nous procure s'apparente à un état-limite de la lecture : après une pareille tentative, force est de nous interroger sur notre statut de lecteur, voire sur notre condition même d'être parlant...

Incontestablement, ces textes sont des poèmes "métaphysiques" (l'expression est de Julien Blaine) ; ils contiennent et provoquent des mises-en-abîmes déroutantes, ils sont ce qu'ils ne sont pas. A la limite, ces « objets poétiques » ne nous sont accessibles que via une certaine forme de méditation. La méditation orientale - contraire en cela à la "spéculation" occidentale se nourrissant d'elle-même - nécessite la notion d'objet : elle "part" de l'objet, ou s'appuie sur lui, dans la stricte mesure où celui-ci n'a aucun rapport avec la visée de la méditation (en fait il n'y a pas de visée, pas de relation noèse/noème, qui est une invention des philosophies de la conscience), où il remplit la condition d'apparaître comme "n'importe quoi". Et ceci, on peut le croire, est tout sauf évident ou facile - même si par ailleurs c'est bien d'une pratique élémentaire qu'il s'agit, ici et maintenant. Par-delà l'aspect amusant et insolite des poèmes-trouvés, il y va en effet d'une définition de la Poésie Elémentaire, voire même des possibilités d'approche - autrement que "formalistes" - des poésies concrètes et visuelles.

Proposons pour finir deux ou trois formules génériques, pour appréhender les found.-poems en l'absence de toute détermination poétique formelle. - Dans la catégorie "Textes Abrutis", nous regroupons : 1) Les listes précédemment citées en ce qu’elles provoquent bien un abrutissement, un engourdissement provoquant un éveil paradoxal (celui de la conscience du "lecteur"). 2) Les jargons-experts, se rapportant à la technologie ou tout simplement à des techniques utilisant des langages auto-référentiels. 3) Des textes-trouvés relevant d'une idiotie réelle et caractérisée - nullement assimilable à la seule bêtise - : cela concerne les "idiolectes" manifestés dans tel ou tel contexte familial, régional, sociologique., etc. 4) Des textes relatifs à l'enfance, au babil. à l'apprentissage du langage: textes "troués" à finalité pédagogique, "exemples" des grammaires scolaires plus ou moins accolés pouvant donner lieu à des narrations involontaires, nombre de cas où la naïveté - par excès - se fait scabreuse, sidérante, etc. - Dans la rubrique "Petits Papiers", nous réunissons des textes ou des bouts de textes de provenance diverse, manuscrits ou imprimés, débris de la communication courante destinés en général au vide-ordure. Or il n'est pas rare de trouver - parmi ces déchirures - des témoignages de vie non moins déchirants : des mots griffonnés à la hâte, des mots d'amour, de tendresse, de désespoir ; poèmes posthumes atteignant au sublime, trop vite avalés par le réel, oubliés ou négligés par les hommes. Mais pour qu'enfin apparaisse le poème, la fonction du cadre, du support, donc aussi de la publication s'avère évidemment primordiale.

Voici la question qui, dorénavant, ne manque pas de se poser : trouve-t-on des "poètes ordinaires" aussi aisément que des "poèmes élémentaires", ici en tant que found-poems ? S'il n'y a  plus aucune isotopie entre le poète et le poème, livrés tous deux au hasard d'une rencontre qui les distingue radicalement, qui les dualyse, faut-il renoncer à identifier le poète ? Signe particulier du poète ordinaire : aucun !  S'ajoute à cela que l'amateur de poèmes trouvés – comme le scientifique, de ce point de vue – est un "trouveur", un découvreur, et non un créateur ou un inventeur. Le poète ordinaire n’est plus ce "technicien" ou cet orfèvre du langage que voudraient être encore aujourd’hui nombre de poètes. La vérité est que, dans ce domaine, n’importe qui peut s’improviser poète, trouver n’importe quoi et faire qu’il s’agisse d’un poème. Seulement voilà, n’importe qui, ce n’est pas tout le monde !

 

 

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