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Contemporain -
Critique - Enonciation -
Maladie - Monde -
Nature - Poikilos
Contemporain
Titre : "On ne rachètera pas la vieille Lyre"
Auteur : C. Andriot-Saillant
Source :
http://www.fabula.org
"On ne rachètera pas la vieille Lyre", écrit Hervé Micolet
au sujet de l'" art des légèretés " chez Jacques Réda (p. 159). Cette
prophétie en forme d'aphorisme n'annonce pas un malheur : si quelque chose
a changé en poésie, et de manière irrémédiable, ce n'est pas par
renoncement ou sécheresse, comme en témoignent la vigueur du débat et la
profondeur des entreprises d'écriture qui prennent place dans ce livre.
La représentation et les perspectives sont larges : dans la première
partie du livre, intitulée " Réflexions, situations " (74 pages), Robert
Davreu, Henri Meschonnic, Jean-Claude Pinson, Jean-Marie Gleize et
Jean-Pierre Bobillot dessinent le paysage des poésies contemporaines et
des pensées de la poésie tel qu'il se forme depuis trente ans, depuis
l'émergence d'une " expérimentation plus en rupture ", comme Daniel
Guillaume propose de désigner dans la préface (p. 11) le courant
textualiste. Robert Davreu commence par rappeler l'enjeu (p. 25) : " Dans
la non reconnaissance propre à notre temps de la parole poétique, il y va,
en toute langue, du langage et de la mémoire, de la transmissibilité de la
culture et de l'expérience, du séjour et de l'habitation, et du proche et
du lointain, de la communauté et de la singularité, si la métapole
planétaire à l'avènement accéléré de laquelle s'activent les ‘managers' de
tout poil signifie, sous couvert de démocratie, le triomphe du vulgaire
non illustre dans l'écrasement de toutes les différences […] ". Réactivant
ainsi la question hölderlinienne puis heideggérienne " Pourquoi des poètes
en temps de détresse ? " dans un contexte qui n'est plus celui de
l'entre-deux-guerres ni celui de l'après-guerre, dans le " règne de
l'équivalence généralisée " et des " crispations identitaires " (p. 25),
Robert Davreu relie la nécessité de la poésie à son fondement éthique et
quasi-politique : celui d'une " attention exigeante à l'autre ". Cette "
éthique " entre également dans la série des mots-clés proposée par Daniel
Guillaume : " Il s'agit au fond de redéfinir l'intersubjectivité que
permet le poème et plus largement, à travers elle, d'ouvrir le champ – le
chantier — d'une socialité que l'on se hasardera à qualifier de
démocratique " (p. 18). >
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Critique
Titre : Pour un lyrisme critique...
Auteur :
Jean-Michel Maulpoix
Source :
http://www.maulpoix.net
Lyrisme : je suis loin d'en
avoir fini avec ce mot...
Il dit le meilleur et le pire, la vigueur du poème aussi bien que sa
déroute, l'envol ou la chute, l'enthousiasme ou l'emphase, le souffle ou
le pathos.
Il répète que la poésie est affaire de trous d'air. Et qu'il appartient à
chacun de trouver une issue pour tout ce qui réclame en lui. Son souffle
dans l'irrespirable.
Lyrisme... ligne de fuite, la mer prenant son large, joie de mourir
ainsi à soi, de se répandre... Là-bas, les merveilleux nuages emportent
une provision de ciels. Nous voudrions mêler nos corps à cet inachevable,
nos doigts, nos chevelures, et quantité d'autres fragilités désirables...
« Instinct de ciel » : éperdument, le lyrisme, en nous, s'oriente vers
autre chose. Il appelle, il aspire. « Fuir, là-bas fuir », semble-t-il
répéter en vain. Mais il ne tourne pas pour autant le dos à ce monde-ci :
il rend plus proche et plus sensible ce qui est, en le confrontant à ce
qui n'est pas. Tel est le curieux savoir du poème : en y fréquentant
l'impossible, on y prend la mesure du possible.
Non l'effusion, mais la tension. Non pas l'expression personnelle, mais
l'adresse à autrui. La découverte en soi du commun des mortels. >
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Enonciation
Titre : L'énonciation lyrique
Auteur : Laurent Jenny
Source :
http://www.unige.ch/lettres
CI.1. Identification de la poésie moderne à la poésie
lyrique
Aujourd'hui, lorsque nous songeons sans plus de précision à la poésie,
nous songeons essentiellement à la poésie lyrique, au sens moderne du
terme, c'est-à-dire à une poésie d'expression personnelle vouée à
l'épanchement de la sensibilité. Nous identifions donc la poésie à une
énonciation en première personne et à un contenu affectif.
Ce faisant, nous avons une définition de la poésie un peu trop restreinte,
au regard de ce qu'elle a pu être historiquement – et des voies qu'elle
explore aujourd'hui.
I.2. Historicité récente de cette acception
Jusqu'au Romantisme, le terme poésie est pris dans une acception très
large, héritée d'Aristote, pour qui l'art poétique recouvre à la fois
l'épopée, la tragédie et la comédie, et l'art du dithyrambe. De même, dans
L'Art poétique (1674), Boileau parle, à côté des petites formes poétiques
traditionnelles (rondeau, ballade, madrigal ), de la satire, de la poésie
épique, de la poésie dramatique. Dans un sens assez large, la poésie
inclut donc des genres narratifs ou dramatiques à caractère fictif. Elle
est assez proche de ce que nous entendons aujourd'hui globalement par
littérature, à cette différence près qu'elle recouvre des discours qui
sont fédérés par la forme versifiée.
Comme nous l'avons vu dans le cours sur Les genres littéraires, à l'âge
romantique, on invente la triade du lyrique, de l'épique et du dramatique.
Hegel écrit: La poésie lyrique est à l'opposé de l'épique. Elle a pour
contenu le subjectif, le monde intérieur, l'âme agitée par des sentiments
et qui, au lieu d'agir, persiste dans son intériorité et ne peut par
conséquent avoir pour forme et pour but que l'épanchement du sujet, son
expression. Le lyrique, qui n'était qu'un sous-genre mineur de la poésie,
va s'identifier à elle tout entière. >
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Maladie
Titre : Pour un lyrisme critique...
Auteur :
Jean-Michel Maulpoix
Source :
http://www.maulpoix.net
A quelles conditions le lyrisme est-il possible ? On
le dit aujourd'hui "de retour". Dans la prose, comme dans les vers, il
revient, il insiste. Turbulent, aggravé par l'époque, désireux d'en
découdre. Pourtant plus larvaire que sublime. Se déguisant volontiers en
ses contraires : le vulgaire et le prosaïque. Mordu par l'ironie,
mécréant, équivoque, prompt à se fourvoyer.
Le lyrisme se prête à toutes les mésententes. Toutes les malversations
pourrait-on dire. Puisque à travers lui s'amplifient le dérangement de la
poésie et la culpabilité du poète. Ce pourquoi le philosophe fut tenté de
le chasser de la cité : culte des images, soif inextinguible " d'autre
chose ", emportement, fièvre de tout dire. Dans ses excès et ses leurres,
le lyrisme est le nom d'une maladie de la parole. Le nom de ce sur quoi la
poésie se fonde, et de ce à quoi il lui faut résister. De ce pour quoi
elle cherche une issue. De ce qui sans elle resterait lettre morte. >
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Monde
Titre : Le SUJ& TROUvE à s’INSCRIRE à traVERS la
RUMoEURs du MONDE (sur Sylvie Nève)
Auteur : Jean-Pierre Bobillot
Source :
www.la-poesie-elementaire.net
(Extrait) - Une poésie, donc, d’après
[20]
les grandes fractures de ce siècle, où le réel du “monde” &
la vérité du “je” se manifestent, de concert, dans une rugueuse
étreinte, – précipitant, de concert (live on page), la débandade de
tout “réalisme” & de toute “psychologie”
[21],
– aux mêmes coupes, aux mêmes points sensibles du “texte”
: bavures du code, – points d’affleurement, d’efflorescences, de
proliférations, – par quoi s’écrit, s’écrie, dans l’insu du
discours de l’Autre, l’autre dire autrement tu.
Or, la
coupe, par quoi est prise à revers la “prose du monde”, –
ou, aussi bien, le discours du “moi”, – s’y fait, précisément, sur la
lettre, par quoi “s’inscrit en faux”, – démasquant, d’un coup, tout
un pan de réalité réelle, – le dire du “je”. Double fonction de la
“lettre” : ligne dans son extension, trait dans son
inscription. Le trait suscite la ligne, la ligne
suppose le trait : “ligne”, le vers est plutôt oral ; “trait”, la
coupe est plutôt écrite. Dans ces “vers”-là, il n’est pas sûr que
tout segment puisse, ou doive, s’“oraliser” ; il n’est pas sûr que tout,
d’un même segment, soit également “oralisable”. Le poème, ne
tenant plus de l’oracle, se dissocie de l’oral.
Le
lyrisme du monde objectif s’écoule, par les mêmes traits, par les
mêmes plaies, d’où s’exhale la lyrique d’un sujet singulier. Ou, à
le mieux dire, c’est tout un : de partout – un an d’une vie.
Défilement d’intimités abruties, – débitement d’extériorités brutes, – le
spectacle réifié du “monde” & du “moi”, déréalisés – banquise de mots –,
dégèle. Le risible côtoie l’indicible ; la momie de l’indicible, totémisée
naguère aux sombres couleurs du “sacré”, – l’antique frisson! – se
contamine de risible & se débandelette les côtes. D’un phrasé abrupt,
– de cet incessant, instable, intraitable va-&-vient, séduisant,
décevant, mé-chant, – émane – dans la débâcle des significations
précontraintes – un lyrisme intersubjectif, véritablement
planétaire : un réalisme absolu. Pas de “tragique” – c’est l’art
gai, & cruel à la fois. Pas “unanimiste” – irréconcilié. >
lire la
texte
Nature
Titre : A lire Dans de la nature... (Sur Philippe
Beck)
Auteur : Corinne Bayle
Source :
http://remue.net
À lire Dans de la nature, le lecteur se sent proche et pourtant séparé, de
l'autre côté d'une vitre infranchissable. Comme une gifle, lui arrive de
plein fouet la colère inquiète d'un poète attaché à ses songes, au rebours
exact d'un univers qui n'en peut plus de vendre sa pacotille prétendument
onirique, et vulgairement dérisoire. Bâillonné, il s'exprime en formules
resserrées et en vers cassés, retrouvant par fulgurance le sublime d'un
chant de catastrophe : vers en bois de rose, pluie dessinant des licornes,
les images rarissimes éclosent en "fleurs de sucre" vénéneuses, pharmakon
improbable, en un paysage désertique, le nôtre. Accompagnant l'exil de
Baudelaire, la parole de Beck n'est plus la sœur du rêve, et le poète sort
de ce monde pour réfléchir dans un silence têtu, mais généreux : "Sa vie
est une parmi les vivants".
L'économie de mots (beaucoup de néologismes) est remarquable, à hauteur de
solitude, et d'efforts aussi, qui démasquent la Muse perdue. La
réflexivité traverse une prosodie altérée, laissant miroiter brisures et
apories, en un scintillement glacé. Paradoxalement, un grand lyrisme point
avec douleur. "La poésie fait mal", soulignait naguère Michel Deguy -
n'est-ce pas d'abord cette fracture au cœur du réel, que la langue
poétique cherche d'ordinaire impuissamment à couturer, se nourrissant de
cette impuissance même ? Refusant de panser, de cicatriser, le poème, ici,
déchire. À l'opposé d'une littérature lénifiante, le modèle romantique (le
recueil se place sous l'égide de Schiller) rejoint la rigueur classique et
sa haute mission de penser de la nature oubliée. N'en surgit nulle
cosmogonie lucrécienne, mais un objet de pure poésie, création ex nihilo,
que le "Chanteur Muet" fabrique pierre à pierre, sans ciment de syntaxe,
sans recours à la prose, et cependant mêlant du prosaïque auquel il est
désormais condamné, avec une volonté de résister à tout - et même à un peu
plus que tout. Je pourrais mulltiplier les références (Thoreau et Cap Cod,
Dante et les quatre-vingt-dix-neuf chants, plus un prologue, de La Divine
Comédie, Novalis et le monde romantisé) sans expliquer la beauté bizarre
de ce livre, sa profondeur intransigeante, sa secousse électrique,
absolument modernes.
Poikilos
Titre : D’un lyrisme poikilos (un point de vue
d’atelier)
Auteur :
Jean-Claude Pinson
Source :
http://www.styl-m.org
(Extrait) — problème du lyrisme : celui d’une certaine
intensité (cf. la fameuse lettre de Flaubert à Louise Colet : « Les
chevaux et les styles de race ont du sang plein les veines, et on le voit
battre sous la peau et les mots, depuis l’oreille jusqu’aux sabots. La vie
! la vie ! bander tout est là. C’est pour cela que j’aime tant le lyrisme.
»)
— mon problème : que la vie soit là sur la page autrement que par simple
procuration, délégation ; autrement que re-présentée (malgré le déficit
congénital de la nomination). Condition pour qu’il y ait, pour le lecteur
un « effet lyrique ».
— première réponse : la poétique de la notation (le haïku comme
instantané).
— pour le roman poikilos, peut s’y ajouter le recours à la « force
protensive » de l’intrigue (Barthes), liée à l’énergie énonciative de la
narration.
— pour le livre-poème poikilos, une autre ressource est possible.
L’intensité lyrique peut provenir de l’espace textuel lui-même (celui de
la page comme celui du livre). C’est cet espace qui assure cette fois
l’unité (et non l’histoire). -> lyrisme littéral où, pour paraphraser
Flaubert, le sang bat sous chaque mot, sous chaque lettre, chaque signe,
de la première ligne à la dernière (si possible !)
— la poésie doit donc prendre au sérieux la page, son espace et ce qui y
vient s’inscrire ; elle doit le considérer comme un espace réel, matériel
- prendre en compte toutes les dimensions de la « motériolité »
langagière. -> la page comme espace réel, espace de vie, lieu d’événements
verbaux (et non comme support indifférent, abstrait). D’où l’importance
des espaces, des blancs, des dispositifs typographiques, des
calligrammes...
— par exemple : énergie rythmique qui naît des différences de vitesses,
des syncopes, ellipses, de la ponctuation... du recours à des mots
étrangers... Tout doit faire texte.
— > le poète comme « poète de mètres ». La poésie, comme dit en substance
J.-L. Nancy, est davantage du côté du « faire » que du « raconter ». Elle
est dans la fabrique des formes, l’invention de mètres nouveaux, et non
dans l’invention d’intrigues. Christian Prigent : « La poésie est le plus
drastiquement formalisé des genres littéraires. »
— elle est foncièrement disjonctive (l’enjambement, la distorsion du sens
et du son), syncopante, césurante, « boustrophédique » (le retour au lieu
de la ligne droite), glossolalique.
— mais cette résistance à ce qui dans le langage est propension au
bavardage est aussi ce qui la menace (la poésie) d’enfermement dans une
chambre (stanza), celle du poème, qui deviendrait sans vue, aveugle,
dépourvue de fenêtres sur le monde. En devenant bigarré, poikilos, impur,
en faisant droit en son sein à d’autres registres de langues et d’autres
modalités énonciatives (à la narration comme à la notation immédiate), le
poème, le livre-poème, se donne la possibilité d’une sortie hors de
l’illisible, hors de ce que j’ai appelé la « poésie-rideau ». Il
reconquiert, en faisant place à la pulsion de naïveté, la possibilité
d’une diction non émoussée du monde.
— un exemple aujourd’hui particulièrement significatif du poème-poikilos
me paraît fourni par l’œuvre de Dominique Fourcade. Par bien des côtés,
c’est un poète « sentimental », un poète de la poésie, un poète qui
s’attache à mettre en scène le poème lui-même, à dire sa « poèmogonie ».
Par bien des côtés, il se rattache à l’écriture textuelle, intransitive.
Mais c’est aussi une œuvre qui dépasse le moment « mallarméen ». Quelque «
magnifiquement beau » et « absolument indispensable » qu’ait pu être
l’apport de l’auteur du Coup de dés, il importe, écrit Fourcade, de
prendre conscience de ce que « Mallarmé et les siens ont fait ne doit à
aucun prix être refait ». « Mon travail, poursuit-il, consiste (ne
consisterait pas) à durement détendre ce que Mallarmé avait si
indispensablement retendu ».
— si bien que la poémogonie est aussi chez Fourcade cosmogonie : « dans la
voix toujours deux voix sont mêlées, dont l’une a l’expérience du monde,
la voix qui fait la phrase fait le monde sans avoir l’expérience du monde
». En d’autres termes, dans le poème, cohabitent et communiquent un régime
« sentimental » et un régime « naïf » de l’écriture. À la voix qui ne sait
que les mots, à son thyrse, celle qui est experimentum mundi vient tresser
des grappes de notations « naïves ».
25/02/2007
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