Livre-objet, objet-livre
Déjà le mail-art remettait sérieusement en cause l'idée de publication en la
radicalisant, depuis le geste élémentaire auto-productif jusqu'à la "poubellication" systématique et assumée. Reste que
la communication, révélée en quelque sorte pour elle-même, ne rend pas
compte de cette vieille notion de "livre" qui, par retournement métonymique,
trouve toujours son compte dans ces exercices de dissémination : la carte
postale, les "petits-papiers", le timbre, peuvent toujours représenter le
Livre ; celui-ci est plus coriace que cela, il en a vu d'autres ! Il s'agira
donc de prendre très au sérieux, non seulement les différentes formes que
peuvent prendre les livres (comment est le Livre), mais encore
l'existence même du Livre comme objet (qu'est-ce qu'un livre ?). En
fait, à l'instar de la Raison kantienne, il y a trois "critiques". 1) La
critique du contenu du Livre : celle-ci est conduite par la poésie visuelle,
remettant en question l'écriture, la poésie, l'écriture de la poésie... 2)
La critique de la forme du Livre : c'est le mail-art, et ce que nous
évoquerons ici : les "objets-poèmes", pouvant aller jusqu'aux performances
ou aux "installationspoèmes". 3) Enfin, la critique de l'existence du Livre
: l'objetlivre proprement dit, c'est-à-dire la représentation du Livre par
lui-même - sublimation ou auto-destruction : Jean-François Bory.
Il est bien
vrai que le Livre, de par l'importance qu'il se donne sous sa forme
"classique", soutient efficacement idéologies et croyances (c'est souvent la
croyance en l'Emancipation, aux Lumières), non dirions même : c'est son
rôle. Néanmoins, une relativisation de cette fonction a déjà commencé avec
les mass-médias, la télévision, internet, il n'est pas jusqu'à la
prolifération même du Livre - en format de poche par exemple - qui ne nuise
à sa réputation, à son aura. L'on se méfiera avec raison d'un tel
acharnement, trop général, trop collectif pour n'être pas suspect. Pour les
poètes se profile une autre possibilité, plus "élémentaire" qu'"alimentaire"
: l'autonomisation du livre, d'un livre.
En tant
qu'exhibition. en tant que spectacle, le livre-objet est une scène. Parfois
la mise-en-scène peut prolonger le travail visuel, et un certain "lettrisme"
se retrouve même à même les objets. Ailleurs le poème-objet s''apparente au
ready-made le plus minimal ; le moindre signe, la moindre inscription portée
sur les choses suffit pour décider qu'il y a ou non "poème". Une forme
récurrente de poèmes-objets s'appuie - parfois de façon lourdement
démonstrative - sur la "machine à écrire" : par exemple chez Servin (cf.
fig. ci-dessous), la mort du poème s'accompagne d'une destruction pure et
simple de l'engin (considéré comme objet du délit ?). L'usage des aiguilles,
grâce auxquelles Ishmaël "jette un sort" au livre de Auerbach (Mimesis)
n'est pas moins explicite... ; tout comme les "clous" d'E. Szkarosi, qui
rivent le texte à son support (une planche en bois) et nous le livrent
ainsi sacrifié. Paul Naguy, lui, construit des bibliothèques fantaisistes,
sortes de "boites" à lettres où se répartissent des signaux hétéroclites que
l'on peut déguster, en quelque sorte, à "livre ouvert".
Ceci dit,
la poésie ne doit pas sortir des bibliothèques pour entrer dans les
bibelothèques : nous serions bien avancés ! En quoi cela changerait-il
quelque chose à la fonction du Livre, ce pouvoir d'identification dont nous
parlera Jean-Francçois Bory ? L' "Oeuvre ouverte" (selon l'expression d'U.
Eco) serait plutôt celle qui conduit - à tombeau ouvert, pourrait-on dire -
à sa propre mort. Dans tous les cas il s'agit de subvertir l'usage
sacralisateur, momificateur du Livre ; lui faire subir le même sort : en
faire un monument, un tombeau. Voire un rituel. C'est manifestement le cas
avec Julien Blaine et, dans une moindre mesure, avec le portugais Fernando
Aguiar. Ses installations, ses performances nombreuses et variées sont
autant d'efforts pour réunir le langage, les hommes et les objets sous un
même toit, non certes pour créer un symbolisme nouveau mais afin de rendre
visibles les composantes du symbolique.
Si, pour J.
-F. Bory, la mise-en-scène s'apparente à une miseà-mort, ce n'est pas
seulement parce que le livre médiatique "mérite" cette mort (étant en soi
mortifère), mais bien parce que l'écriture, originellement, fait corps et se
"livre" dans la mort. Avant d'arriver à ce qui peut paraître comme une
énigme, suivons les linéaments d'une pensée aussi riche qu'implacable dans
ses déductions : "Du coureur cycliste à l' homme politique, tout le monde
veut faire son livre. Chacun veut écrire, c'est la grande obsession du monde
occidental. (...) Le livre remplace d'ailleurs la vie éternelle, le livre
prend la place de la postérité." Or, "Quand on est obsédé par le livre, on a
l'impression que le livre, c'est le corps. Et pour parler en termes
"lacaniens", le livre serait le cadavre de l'autre. (...) C'est le corps
dans la mort." (...) "Quand on s'approche d'une bibIiothèque , on prend un
livre, on ne prend pas un texte. Cela veut dire qu'on prend un corps, et pas
une langue, pas un langage, c'est-à-dire que pour une fois le média ne sert
à rien, le média qu'est la langue. Ce n'est pas cela qui compte, c'est
l'objet. (...) Or la poésie visuelle n'est pas très originale dans ce
domaine là." (...) "Et il me semblait que ce qui était intéressant, c'était
de s'attacher non plus à cette première phase, c'est-à-dire le moment où le
signe fait sens dans l' écriture, mais le moment où l' écriture fait un
bloc, une masse, et le moment où un texte, ce n'est plus un texte: c'est un
livre." (Toutes ces citations sont extraites de trois entretiens entre J.
Donguy et J.-F. Bory, publiés dans : DONGUY (Jacques), Le Geste a la
Parole, Paris, Ed. Thierry Agullo, 1981, pp. 35 et ss.)
Donc
l'auteur n'écrit plus des histoires ou des poèmes, pas plus qu'il ne se
montre préoccupé par la "forme", ce qu'il écrit, c'est un livre. A chaque
fois un livre unique. Car le livre-objet, c'est le contraire du
livre-Totalité (fantasme de livre), c'est le premier-livre contre le
Dernier-livre (mythique). Mais l'auteur ne s'arrête pas là : dans les
réalisations de J.-F. Bory, outre l'impact "visuel" ou "massif" de l'objet,
ce qui frappe et s'impose de manière plus significative encore, c'est la
place "en creux" réservée à l'auteur ; c'est l'auteur qui cherche à se dire,
non parce qu'il aurait quelque chose à "dire", mais parce que sa présence
fantomatique enveloppe l'objet : c'est ce corps pourrissant que l'on voit
dans "Portrait de l'auteur arrivé" (ci-dessous).
Cette
identification apparente de l'auteur et du livre n'en est pas une au sens
"littéraire" : il s'agit de deux identités incompatibles, donc d'une vraie
dualité parfaitement irréductible (une "dualysation") : l'auteur n'y
apparaît pas comme sujet, mais vraiment "à la place" de l'objet. Et si le
livre c'est le corps dans la mort, la poésie c'est aussi bien la vie
dans l'enfer des livres. Ce qu'exprime - non sans une nostalgie maligne -
l'''auteur'' : "Pour faire une image j'aime cette idée de ruine culturelle
dont on parle tant en cette fin de siècle, de bibliothèque en poussière, je
m'y sens comme un lézard courant dans la pierraille entre trois touffes
d'herbe sauvages et deux Iivres écornés que l'été a jauni ; juste le
temps de ma vie de lézard, juste le temps que dans le bleu du ciel d'un
après-midi d'août les nuages changent de place. C'est tout ? C'est une vie
je crois bien!"
Elémentaire. . .