Parler de ready-made textuel ou de poème-trouvé (cf. menu
ci-contre) n'a guère de sens si l'on ne se penche pas en même temps sur
leurs moyens matériels de reproduction et de publication. Or il y a
justement un rapport, une connivence entre ce que nous pourrions appeler le
"reportage poétique" et les capacités spécifiques de la photocopie. Du
point de vue "communicationnel" au sens large, l'usage de la
photocopie a marqué un tournant dans les années 80. La photocopie est entrée
en concurrence directe avec l'imprimerie, comme la video (à la même période)
avec le cinématographe. Les raisons tiennent, d'une part, à la légèreté des
appareillages techniques - qui permettent une reproduction rapide voire
quasi-instantanée -, donc à la démocratisation croissante de leur usage,
mais aussi, d'autre part, aux caractéristiques et aux performances
techniques mêmes de ces moyens de reproduction. Rappelons-nous enfin que
l'usage exclusif et "militant" de la" photocopie, sur le plan artistique et
poétique, a conduit au mail-art (cf. article).
Ce qui rend contemporaines, d'une certaine façon, la
photocopie et la vidéo, c'est une même utilisation de la lumière : dans les
deux cas, la lumière provient de "l'intérieur". La définition de l'image,
évidemment, s'en trouve modifiée : ce qu'elle perd de luisance, de
perfection de surface, elle le gagne en "concret", en effets de relief.
Ainsi le copy-artiste s'attache-t-il au "grain" de l'image, modulable selon
les types d'appareils. Les capacités "concrètes" du photocopieur sont bien
réelles : il suffit, pour s'en convaincre, de photocopier un objet
quelconque (dans la limite du possible - et du bon goût !) pour s'apercevoir
que la surface reproduite ne se limite pas, justement, à une simple surface.
L'image "excède" le papier, semble le défier. Forme moderne du Saint-Suaire,
l'image photocopiée est comme une promesse de réel. Ceci n'a rien à voir
avec la perfection, avec la "netteté" : de ce point de vue, la photocopie
serait plutôt en reste. Pour citer Jean-Luc Godard, nous pourrions dire :
"ce n'est pas une image juste, c'est juste une image", C'est cela aussi, la
nouveauté. Il ne s'agit en aucune manière de "faire vrai", il s'agit de
ne pas mentir ; ne pas cacher (sous prétexte de perfection) les moyens
utilisés, la technique, mais plutôt l'exhiber comme telle. L'image
photocopiée se distingue aisément, se reconnaît, se signe
d'elle-même.
Par "image" il faut entendre aussi bien le "texte" ; plus
exactement, et pour toutes les raisons indiquées plus haut, le texte
photocopié, devient texte-image de la même manière que le poème se fait
poème visuel. Les transformations multiples que la photocopie peut opérer
sur un texte se résument assez bien sous le titre - employé par Alessandro
Aiello - de recyclage. Cet artiste italien publiait d'ailleurs un
Recycled Xerox Bulletin, où le travail expérimental se doublait de
commentaires et critiques avisés. Pour lui, le recyclage consiste surtout à
"repasser" le texte un nombre indéfini de fois jusqu'à obtenir une "trame"
satisfaisante, le plus souvent très effacée, à la limite du perceptible.
Aiello utilise le photocopieur comme une "machine à laver" ou une
"blanchisserie", avec toutes les opérations que cela comporte : laver,
frotter, essorer, mais aussi accidentellement, déchirer, froisser..
Il ne faut pas confondre le "repassage" avec la seule
surimpression, qui est aussi une possibilité, une tentation offerte par le
photocopieur. Surimpression du texte avec du texte (même ou autre), du texte
avec des images, ou bien tout cela mélangé ; le texte, à force de
surimpressions, peut virer au graphisme, à la tâche d'encre : effet de
"bourrage" bien connu des utilisateurs.
Gustav Hagglund, lui, exploite les capacités d'agrandissement
et/ou de réduction de la machine ; ses textes se disposent ainsi selon
l'ordre des contrastes entre l'infiniment grand et l'infiniment petit. Par
l'étirement monstrueux de certaines lettres, Hagglund parvient à un
graphisme étonnant : le texte littéralement ouvert - éventré, troué, amputé,
torturé de toutes les manières - se donne à lire et à voir, et plus encore à
deviner au sens quasi-chiromancique du terme.
Le "bougé" est une des techniques les plus souvent employées
par les copy-artistes. Manifestement, ce procédé accentue - en les déformant
- les courbes naturelles de toute calligraphie, de toute typographie; il
imite donc les ratés, les glissements, les dérapages de l'écriture...
Avec les opérations de pliage et de froissage, le copy-art
révèle sa spécificité, son "génie" propre. En effet elles permettent de
concilier reproduction textuelle et reproduction du support ; plus
exactement le texte apparaît dans sa matérialité, comme contamination d'une
image (le "texte") et d'une réalité concrète (le support : papier ou objets
divers). Froissons une feuille de papier imprimée et tentons d'en produire
une photocopie : que se passe-t-il ? Une première opération de pliage
s'effectue automatiquement, l'ordre linéaire du texte s'en trouve perturbé.
Mais le plus remarquable consiste en cela que le papier, donc le support, se
retourne par endroit contre le texte lui-même, pour le cacher, l'effacer, le
transformer radicalement. Il s'agit, en réalité, d'une com-parution
du texte et de son support qui entame, à la fois, la lisibilité du premier
et la neutralité supposée du second. L'exercice prend une dimension
signifiante quand, à l'instar de Pierre Marquer, on travaille sur des
feuilles de papiers-journaux "lourds" de présupposés expressifs et
idéologiques : la "transparence" du message se heurte à l' opacité du
support. Le terme "chiffon", appliqué parfois au journal, n'est plus une
simple métaphore !