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un site de Didier Moulinier
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Jean-Pierre Bobillot, le poëte par Alain Frontier (*)
La difficulté Tant pis. Je partirai tout seul. On verra bien si je peux le rencontrer, au tournant (justement) d'une phrase, ou d'un vers. Je lis donc, à l'aveuglette, si vous voulez, mais pas tout à fait. J'ai quand même quelques indices en poche. Et surtout je sais par où commencer ma quête : par le commencement (comme dirait Prigent). Là où il y a quelque chance que tout a commencé. Et aussitôt, cette première hypothèse : c'est les mots qui empêchent de baiser tranquille. On a beau ivrer, l'amour demeure inabouti, impossible hier, impossible aujourd'hui. La seule manière de reflouer (renflouer?) là digitale et de pouvoir fouiller comme il faut les incarnats, c'est encore de lancer les mots les uns contre les autres et de les laisser se débrouiller: l'allitération qu'on appelle ça, la rime, et plus généralement la paronomase.
Il faut dire que, dans le cas de Jean-Pierre Bobillot, le problème se posait de façon aiguë. A cause de son amour précieux du mot. S'il avait laissé faire, au moment précis où il allait toucher au vif, le mot s'interposait entre caresse et peau, la catastrophe! Je ne plaisante pas, la poésie, c'est toujours une feinte, une grosse feinte. Comment survivre au symbolique? C'est que la belle poésie était là, au creux des premiers poèmes que l'auteur, pour s'en défendre, appelle lyriques et sentimentaux. Dissimulée à peine dans l'impossible syntaxe comme si le caractère excentrique, ou monstrueux, de cette syntaxe était l'alibi qui permettait à Bobillot.d'y aller de cette poésie-là, en douce. Un vocabulaire déjà "poétique" (poétique avant même qu'il n'entre dans le poème) : étoile, mousse, arabesque, ailes déchirées, forêt d'algues, corail, glaise, vitrail, santal, éphèbe, cathédrale, vasque. La belle poésie, en s'obstinant à dire l'indicible (l'''intraduisible odeur"), risquait ni plus ni moins, malgré le traitement déjà sévère que subissait la langue, de confisquer l'histoire d'amour: "...plume dans le sillage...", "...lisse serpent vite flocon...", "...ouverte offerte...", "...liquide d'or...", "...élancements fentes lourdes...", "...moiteurs de labyrinthe...", "...touffeur orage tout. feu...", "...trous...", "...elle t'énerve aux pliures...", "...lolita sans laiss'er de trace...", "...pudeurs perverses...", "...lèvres lasses...",' "...le nylon en corolle...", "...elle a vu surgir un geyser..." Dissimuler les belles images sous le voile d'une syntaxe énergumène, les enfermer comme à l'intérieur d'une boîte hermétiquement close, ne pouvait plus suffire. Il fallait, sans plus hésiter, crever le matelas de mots. Mais à ce point de notre questionnement, un détour par la tragédie grecque s'impose.
Quand Électre parle de sa mère, elle dit (Euripide, Électre, v.60-63) : "La maudite Tyndaride, ma mère, m'a bannie du foyer pour plaire à son époux. Elle a eu d'Égisthe d'autres enfants ; Oreste et moi sommes de trop dans la maison." * Oreste, lui, apparaît d'abord (v.98) comme celui qui cherche sa soeur, pour l'associer au meurtre et savoir ce qui se passe derrière les remparts de la ville. Parvenu devant Électre, il cache d'abord son identité, désire qu'un autre le reconnaisse. Puis demande conseil au vieillard: comment faire? Réponse: "Tout est entre tes mains et celles du Destin." La main (la manipulation, le travail) et le hasard (l'espoir qu'il,en sortira quelque chose). Oreste et Electre préparent la mort d'Egisthe et de Clytemnestre, au risque de se perdre eux-mêmes. Quand le moment est venu d'agir, Oreste hésite: splendeur de la mère à abattre. Electre, non: Clytemnestre mourra "en beauté", voilà tout. Complexe d'Électre: je tue ma mère, par amour. (Si je ne l'aimais pas, aurais-je besoin de la tuer ?) Mon ignoble jouissance quand je l'étrangle.
Jean-Pierre Bobillot écrit:
Les mots traditionnellement "poétiques" (digitale, vent, glaise) sont devenus impossibles. Comment continuer à écrire encore après leur disparition, au lendemain du jour où ils ont été frappés d'impossibilté, sinon en les électrisant, c'est-à-dire en les entraînant dans une vitesse nouvelle et inouïe, laquelle rendra nécessaire une nouvelle lecture : écriture-lecture "électrique", électrolyse. Aussi le nom d'Electre est-il omniprésent dans l'oeuvre de Bobillot, donnant matière à toutes sortes de jeux paronomastiques ou de calembours ("le sang d'électre", "électre aphone"...). Il est le rendez-vous de la voix, du meurtre, et d'un traitement électrique de la parole. La poésie devient l'art dangereux du court-circuit. Le grand Robert dans l'article électricité donne, sans le vouloir, de l'écriture une définition que Bobillot ne désavouerait sans doute pas: "Nom donné à l'une des formes d'énergie, mise en évidence par ses propriétés attractives ou répulsives, et identifiée à la structure de la matière elle-même." Electriser signifie communiquer cette énergie à un corps. Et Larousse, insistant plutôt sur l'aspect érotique des choses, dit d'entrée de jeu que cette forme d'énergie est produite "lorsqu'on frotte deux corps". L'étymologie du mot électrique est assez connue pour qu'il soit inutile de la rappeler, mais on ne cite peut-être pas assez le v.532 des Cavaliers d'Aristophane, où il apparaît que le hlektoi désigne métonymiquement les chevilles d'ambre qui servaient à tendre les cordes de la lyre. La lyre de Bobillot-est une lyre électrique.
La paronomase Dire qu'un enchaînement syntaxique est monstrueux, c'est dire que les fonctions grammaticales qui relient normalement les mots d'une même phrase ne sont plus perceptibles, et que les mots eux-mêmes cessent d'être clairement répartis entre des catégories grammaticales précises (verbe, nom, etc.) : "électrolyse sourire d'amertume méfiée le vent-d'y / relance vendredi d'un cimetière" Ce dérèglement de la langue, cette destruction de l' enchaînement logique, appelle irrésistiblement un autre enchaînement, qui est l'enchaînement paronomastique. Car il faut bien que quelque chose constitue le texte. Il avance désormais en s'appuyant sur la perpétuelle relance paronomastique d'un signifiant exténué: "vendredi" est relancé par "le vent d'y", "orchidées" par "hors carnets", "de l'une à l'autre" par "halo de lune" (écrit halo de l'une), "touffeur" par "tout feu". La variation qui affecte le signifiant est parfois minime: une modification purement graphique suffit ("irrésistible m'en"), voire l'insertion d'une simple apostrophe ("mange", "m'ange"), pour bouleverser la syntaxe et le sens ("la vertèbre élide un werther"), et le faire se contredire ("gésir", "geysers"). A la faveur de ce système généralisé d'échos, la langue tend à se vider de ses significations: restera peut-être l'espoir que le coeur y puisse battre encore. Mais non, ce battement sentimental lui-même y est enfoui: "...écho battements de coeur enfouis vide". Car à force d'être manipulé, le signifiant tend à occuper le devant de la scène, sinon la scène entière. Alors il tourne à vide, pour le seul plaisir d'articuler les phonèmes de la langue. Les consonnes surtout, qui arrêtent la voix, ou la freinent, rétrécissent le passage de l'air qui désormais circule difficilement, avec des raclements, des frottements douloureux - moins la couleur que les coups de griffe du dessin: "glafougne au rgroin... sflécine d'herles... des mloutres... de rvoucles en ctoise..." Ou bien encore: "zgzgcrcricriscrisp cgrgrégrésgrésiszgzsifflsz g / riffs sssrssssrr rythme..." Des sifflements crispés, des grésillements, des sifflements, un rythme griffé qui transforme la parole en un cri chuchoté. Du reste nous sommes loin d'un simple jeu graphique. Ces textes sont destinés à être dits. Lors des lectures publiques que Jean-Pierre Bobillot pratique si souvent avec la complicité de Sylvie Nève, pas "Une consonne ne manque à l'appel, fût-elle imprononçable. (La découverte qu'ils firent de la poésie sonore, leur rencontre avec des poètes comme François Dufrêne ou Bernard Heidsieck est évidemment essentielle.).
Une monstrueuse préciosité . Il y a peu de gros mots dans l'œuvre de Jean-Pierre Bobillo!. En tout cas il y a une différence essentielle entre son écriture et une pratique comme celle d'Artaud ou de Prigent. Il s'agit moins de laisser parler, depuis le corps, une pulsion sauvage, animale, inhumaine, que de gratter la surface de la langue, de la griffer, cruellement, mais minutieusement et délicatement, pour élaborer de précieuses et nouvelles figures. Il y a là, délibérément, une monstrueuse préciosité dans la diction et dans la manière de scander la langue. Bobillot fait moins entendre des borborygmes qu'il n'en invente avec une sorte de délicatesse. Céder aux tentations de la poésie, c'est en rester à la surface du corps, à la délicieuse illusion de la peau (Ah!... le derme...). Mais constater, comme il le fait, qu'"on ne se mange pas seulement les yeux", c'est reconnaître que le texte qui en reste à cette surface, fût-elle délicieuse; manque l'essentiel, ce qu'il y a sous la peau, l'épouvantable barbaque. Existe-t-il des mots pour la dire ? Le style précieux, en tout cas, semble tout faire pour l'évIter. A moins que ce style n'ait pour fonction, dans son excès amusé, de souligner ce manque, qui est celui précisément de toute écriture. Il y a, dans le poème intitulé Mange, m'ange, un effort pour écouter le corps dans ce qu'il a non plus de plaisant, lisse' et nappé, mais de sale, dans ce qui fait de lui un cloaque. Ce qui est intéressant dans ce texte n'est pas l'éventuelle réussite (ou non) de l'entreprise, mais sa difficulté, et les précautions qu'elle nécessite et que Bobillot lui-même exhibe et met en scène. Comme dans le poème de Valery Larbaud (auquel Bobillot se réfère explicitement), l'écoute des borborygmes s'effectue sur le mode du sourire: le lyrisme sentimental y est moqué de façon aimable, par une ironie douce, et avec toutes sortes de précautions (c'est comme si... doucement... paisiblement... ce sont des turbulences minuscules, et par conséquent point trop inquiétantes encore). Mais Bobillot ne se contente pas de ce premier pas, il veut (se force à ?) aller plus loin: "Et l'estomac ?" La question est une objection et une injonction à poursuivre, jusqu'à la viande, la-barbaque, et son cloaque. Tous les autres mots sont là pour permettre (en l'atténuant) le mot trop dur. C'est précisément cette hésitation, ce recul devant l'impossible qui est ici montré: "...nombrils profonds dont les replis / sinueux sont peut-être / autant de signes que je / ne saurai jamais / déchiffrer" .. L'autre solution est de transposer l'écoute des borborygmes dans la langue même, comme dans ce poème de 1989 intitulé A une Dame. Ce ne sont plus les mots qui parlent mais l'entremots, l'entre-deux des mots, le douloureux frottement des syllabes d'une langue délabrée qui vient butter contre le réel:
Le couteau de Jean-Pierre Bobillot Si Bobillot y va de son couteau (les apocopes, les tmèses, les anacoluthes, les interruptions, les enjambements, les césures, les techniques du cut-up et du collage), c'est que paradoxalement cet instrument va lui permettre de tout garder. Son écriture apparaît comme un tressage de plus en plus serré de langages et de tons différents. Les recettes de cuisine se mélangent aux références mythologiques, aux fantasmes érotiques et aux considérations linguistiques; les mots anglais succèdent au dialecte picard ou au français médiéval; les mots du Littré aux mots-valises. Dans Baba Gaya (1980), Bobillot choisit de faire bégayer la langue sur un rythme de chansonnette ou de comptine: "Baby gaie bégaie bèe / Rita, ta Bhagavad-Gîta..." Mais à ce rythme détaché, s'enchaîne sans crier gare un autre style (à bonds de vagues vagabondes... rose qu'agite maint rite hagard...), dont la sentimentalité est atténuée ou bien moquée aussi bien par sa confrontation avec le bégaiement qui précède, que par l'adoption des tours désuets, surannés, puisés dans la . poésie symboliste de la fin duXIXe siècle.
Cette référence fin de siècle est constante. Par le moyen de cette fiction, Bobillot s'installe délibérément en pleine crise du vers. Sa poésie prend naissance dans la culture même. D'où son caractère toujours très policé, raffiné (minutieuse griffure sur la page, calligraphie pointilleuse, graphies désuètes et le tréma du mot poëte) au moment même où le message culturel est brouillé et où le traitement que subit la langue paraît le plus sauvage et le plus cruel. Et à supposer que toutes les tentatives pour échapper aux pièges du symbolique échouent ou se révèlent insuffisantes, il reste à attaquer la chose de front, et à jouer avec les codes (ou à se jouer d'eux), celui de la poésie, celui de la langue elle-même. Bobillot l'érudit devient le rocker des grammaires.
Il écrit (en laissant un blanc entre les deux vers pour mieux dire la coupure) : "Se répéter! /jusqu' à plus soi". C'est peut-être le sens de ce qui s'est passé dans cette poésie: l'expulsion d'un je (qui est "un autre"), l'invention d'une poésie impersonnelle (qui pourtant n'appartient qu'à lui), bref le passage, dans une sorte d'histoire à l'envers, d'une poésie lyrique à une poésie épique, si l'on donne à ce mot le sens que lui donnait naguère Marcelin Pleynet : une traversée à la fois sensuelle et ironique des langues, des cultures et des codes.
(*) Préface aux Morceaux chois de Jean-Pierre Bobillot, Les Contemporains favoris, 1992
DOSSIER
JPB : Poëte bruyant, non-métricien tendance pro-Dada, chercheur de poux. Né le 12 janvier 1950. Enseigne les lettres modernes à l'université de Grenoble.
photo: http://www.invendables.fr
Jean-Pierre Bobillot sur le net
> Sur le Tombeau d'Isidore Ducasse, lieux communs de JP Bobillot (L'homme moderne) > Extraits de textes + bibliographie (Plumart) > Un extrait de son dernier ouvrage paru aux éditions ''al dante'' > Un extrait sonore de ''Owde too Philmay'' (crdp ac. Grenoble) > Une émission des Mardis littéraires, sur France-culture (2003) > Fiche sur le livre de Bobillot : Bernard Heidsieck, Poésie Action (Jean-Michel Place)
Collaboration aux revues Cheval d’attaque, Minuit,
Tartalacrème, In’hui, Le Lumen, 25, La Poire d’angoisse, Speed text,
Textuerre, etc. ; collabore aux revues Poétique, Action poétique,
Co-incidences, Offerta speciale, Le Grand Nord, Parade sauvage, Java, etc. essais •
La Momie de Roland Barthes — Éloge de la Modernité, Cadex,
1990. • Rimbaud : Le meurtre d’Orphée (Crise de Verbe & chimie des vers ou la Commune dans le Poëme), Honoré Champion, 2004 vers, proses •
Morceaux choisis, Les Contemporains, 1992.
• Les rebelles du paysage, avec Georges Hassoméris,
Maison de la poésie Rhône-Alpe, 1994 • Le voeu de vivre : Et autres poèmes (1CD audio) par René Ghil et Jean-Pierre Bobillot, PU Rennes, 2004 • Eff & mes rides : fragments d'un retable paîen : écueils de texte 1975-2004, Atelier de l'agneau, 2005 avec Sylvie Nève • Libretto, ma non troppo, Atelier
de l’Agneau, 1988. Coordination : “La faRce cRachée de la pRoésie du XXémeS. “ [avec CD] = Sapriphage n°36, 1999 deux CD
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Le poète à seYssinet [pHotos: françoise leriche / poses hommage à apollinaire
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