MANUSCRITS - 2 (suite)
__________________________________
PASCAL KAESER
Gerbes de brèves
&
Berges de verbes
version provisoire
(suite)
|
Berges de verbes
DÉTOURNER
Gel Desdichado
Je suis le très frileux, le bleu, le congelé, le prince de Norvège à la tour aux congères. Ma seule étoile est froide et mon nez mutilé porte le glaçon noir de l’hiver nucléaire.
Dans la Nuit des Manteaux, toi qui m’as dégelé, rends-moi la Mer de glace et le Cercle polaire, le frimas qui gerçait mon visage grêlé et la neige où le tremble au cyclone obtempère.
Suis-je Atchoum ou Borée, Amundsen ou Victor ? Mon front est rouge encor d’un raid sur les moraines. J’ai toussé dans la grotte où grelottent les rennes.
Et j’ai deux fois vainqueur traversé le Grand Nord, fredonnant pour les ours, de ma voix enrouée, les frissons d’une sainte à la robe trouée.
Geoffroy Hivernal
À la limite
Je suis l’éteint dimanche au vol non remboursé, Le cheval de campagne à l’histoire agonie. Ma seule Odile est verte et je dois m’exercer A voir le Soleil bleu de la Cosmogonie.
Dans l’hiver du chiendent, toi qui m’as ressourcé, Rends-moi le Bucolique et le bord d’Estonie, La fleur qui plaisait tant à mon chien transpercé Et la trouille où le flot bat la rose harmonie.
Suis-je Icare ou Sally, Charbonnier ou Pierrot ? Mon style est rude encor du bâton de la reine. J’ai rêvé dans le chêne où nage le styrène.
Et mille fois fatal, j’ai fendu le métro, En passant chaque instant à relire Morphée Et l’ami Saint-Glinglin qui fait courir les fées.
[El Desdichado, modifié de manière à mettre un maximum de mots tirés des titres des œuvres de Raymond Queneau.]
Le Misérable
Je suis le ténébreux par qui tout dégénère, Le prince de Piémont, l’infant de Portugal, L’étoile du berger avec le feu du pâtre. — La pâle angoisse humaine a la mélancolie.
Ô caresse sublime et sainte du tombeau, Dont l’ombre immense va du Gange au Pausilippe, La fleur noire du sombre autel s’épanouit, L’essaim des papillons flâne autour de la rose.
L’astre connaît Isis et Phœbus, Thèbe et Delphe. Paris en flamme envoie à mon front sa rougeur. J’ai la grotte enchantée aux piliers basaltiques.
— C’est moi ! Je brave Hadès et je vaincrai Saturne. Orphée a complété l’œuvre de Prométhée. Moi qui passais par là, je crus voir une fée.
[Tous ces vers sont tirés du nez de Victor Hugo.]
Ma pensée a vécu d’avance
Une voix à l’esprit parle dans son silence. Cent planètes brûlant de leurs feux empruntés montent, d’un vol égal, à l’immortalité. Les hâter c’est vouloir hâter sa Providence.
La voix de l’Univers, c’est mon intelligence. Nous voilà face à face avec la vérité : le joug que l’on choisit est encor liberté ! Le réel est étroit, le possible est immense.
Pour célébrer l’hymen, la naissance ou la mort, je promène au hasard mes regards sur la plaine. À mes yeux satisfaits, tout s’ordonne et s’enchaîne.
Un fleuve qui se perd au sable dont il sort remonte au vrai séjour de la pure harmonie. Remplis de ta vertu l’histoire qui la nie !
[Chaque vers de ce centon, y compris le titre, est tiré d’un poème de Lamartine, respectivement : Eternité de la nature, brièveté de l’homme / Le Vallon / L’infini dans les cieux / À Elvire / Utopie / L’Homme / Dieu / La Marseillaise de la Paix / La Prière / Le Poète mourant / L’Isolement / La Foi / Novissima verba / Les Préludes / Contre la peine de mort.]
Les Choses mode d’emploi
C’est une machine romaine d’environ vingt tiges. Le châssis est haut et svelte, les tôles mollement ondulées et presque entièrement recouvertes par un treillis. L’antenne légèrement inclinée, elle tient ramassée dans sa pince gauche une courroie de sa bâche extraordinairement plissée qui lui tombe du couvercle au socle et découvre ainsi ses vérins chaussés de crampons. Le vérin gauche est posé en avant, et le droit qui se dispose à le suivre, ne touche le sol que de la pointe de ses vis, cependant que son disque et son tube s’élèvent presque verticalement.
[Ce texte a été obtenu en modifiant un extrait du chapitre LXXXVI de « la vie mode d’emploi », de Perec. J’ai remplacé les substantifs par d’autres qui appartiennent au champ lexical de la machine. Notons que l’extrait de VME n’est qu’une citation (légèrement modifiée par Perec) de « La Gradiva », de Jensen.]
Un homme et une femme
L’homme approximatif compte plus ou moins sur la femme du hasard. (01) L’homme pressé se lève avant la femme du boulanger. (02) L’homme de la rue se perd en faisant le tour de la femme publique. (03) L’homme à l’imperméable s’exhibe devant la femme aux bottes rouges. (04) L’homme aux yeux d’argent paie pour regarder la femme-spectacle. (05) L’homme aux quarante écus achète la femme de trente ans. (06) L’homme au bras d’or demande la main de la femme gauchère. (07) L’homme de marbre danse avec la femme en ciment. (08) L’homme de fer est insensible à la femme au fouet. (09) L’homme à la peau de serpent se laisse déchirer par la femme entre chien et loup. (10) L’homme blessé nourrit la femme sangsue. (11) L’homme au couteau hérite de la femme tuée par la douceur. (12) L’homme le plus dangereux du monde ne l’est pas autant que la femme-enfant. (13) L’homme foudroyé brûle pour la femme flambée. (14) L’homme tranquille réchauffe ses mains sur la femme de feu. (15) L’homme aux colts d’or est provoqué en duel par la femme aux cigarettes blondes. (16) L’homme au crâne rasé nargue la femme Apache. (17) L’homme à l’oreille cassée s’entend bien avec la femme silencieuse. (18) L’homme aux deux cerveaux se sent tout bête devant la femme aux deux sourires. (19) L’homme qui rit confesse la femme qui pleure. (20) L’homme à tout faire est le souffre-douleur de la femme du dimanche. (21) L’homme du jour feint d’ignorer la femme de l’année. (22) L’homme qui n’a jamais existé pourrait bien être l’avenir de la femme sans passé. (23) L’homme invisible inspire la femme au portrait. (24) L’homme de la plaine est aveuglé par la femme de la brume. (25) L’homme aux lunettes d’écaille hypnotise la femme reptile. (26) L’homme sauvage piste la femme changée en renard. (27) L’homme araignée se prend dans la toile de la femme piège. (28) L’homme qui rétrécit prie la femme aux miracles. (29) L’homme à la tortue invente une fable pour séduire la femme au corbeau. (30) L’homme de Rio envoie des vers à la femme de Tokyo. (31) L’homme sans frontière passe chez la femme d’à côté. (32) L’homme de nulle part oublie la femme sans importance. (33) L’homme qui n’a pas d’étoile éclipse la femme sans ombre. (34) L’homme de la loi cherche à étouffer la femme libre. (35) L’homme traqué partage un appart’ avec la femme flic. (36) L’homme révolté détourne du droit chemin la femme du prêtre. (37) L’homme qui ment se porte garant de la femme infidèle. (38) L’homme au masque de cire trouble la femme fardée. (39) L’homme de boue envie la femme assise. (40) L’homme au complet blanc se laisse entortiller par la femme à l’écharpe pailletée. (41) L’homme à la buick ramène sur terre la femme de l’aviateur. (42) L’homme sans idées les partage avec la femme secrète. (43) L’homme sans qualités intimide la femme modèle. (44) L’homme qui en savait trop fit don de ses vidéos et de ses livres à la femme aux chimères. (45)
01 Livre de Tristan Tzara + Film d’Edward Ludwig 02 Livre de Paul Morand + Livre de Jean Giono 03 Film de Frank Capra + Film d’Andrzej Zulawski 04 Film de Julien Duvivier + Film de Juan Bunuel 05 Film de Pierre Granier-Deferre + Film de Claude Lelouch 06 Livre de Voltaire + Livre d’Honoré de Balzac 07 Film d’Otto Preminger + Livre de Peter Handke 08 Film d’Andrzej Wajda + Film de Gordon Douglas 09 Film d’Andrzej Wajda + Film de Harmon Jones 10 Film de Sidney Lumet + Film d’André Delvaux 11 Film de Patrice Chéreau + Film d’Edward Dein 12 Film de King Vidor + Livre de Thomas Heywood 13 Film de Jack Lee Thomson + Film de Raphaële Billetdoux 14 Livre de Blaise Cendrars + Film de Robert Van Ackeren 15 Film de John Ford + Film d’André de Toth 16 Film d’Edward Dmytryk + Film de Tay Garnett 17 Film d’André Delvaux + Film de Roger Corman 18 Livre d’Edmond About + Livret de Stefan Zweig 19 Film de Carl Reiner + Livre de Maurice Leblanc 20 Livre de Victor Hugo + Film de Jacques Doillon 21 Film de John Rich + Film de Luigi Comencini 22 Film de Julien Duvivier + Film de George Stevens 23 Film de Ronald Neame + Film de Gilles Grangier 24 Livre de Herbert George Wells + Film de Fritz Lang 25 Film d’Anthony Mann + Film de Heinosuke Gosho 26 Film de Douglas Sirk + Film de John Gilling 27 Film de Robert Mulligan + Livre de David Garnett 28 Film de E. W. Swackhamer + BD d’Enki Bilal 29 Film de Jack Arnold + Film de Frank Capra 30 Livre de Ruth Rendell + Film de Frank Borzage 31 Film de Philippe de Broca + Film de Yasujiro Ozu 32 Film de Peter Fonda + Film de François Truffaut 33 Film de Pierre Chenal + Livre d’Oscar Wilde 34 Film de King Vidor + Livret de Hugo von Hoffmannsthal 35 Film de Michael Winner + Film de Paul Mazursky 36 Livre de Francis Carco + Film d’Yves Boisset 37 Livre d’Albert Camus + Film de Dino Risi 38 Film d’Alain Robbe-Grillet + Film de Claude Chabrol 39 Film d’André de Toth + Livre de Françoise Sagan 40 Livre de Karel Van de Woestijne + Livre de Guillaume Apollinaire 41 Film d’Alexander Mackendrick + Film de Robert Siodmak 42 Film de Gilles Grangier + Film d’Eric Rohmer 43 Livre de Thomas Disch + Film de Sébastien Grall 44 Livre de Robert Musil + Film de Vincente Minnelli 45 Film d’Alfred Hitchcock + Film de Michael Curtiz
Voyelles
A blanc, E vert, I gris, O blond, U brun. A, blanc tracas, blafard amant d’Anna, drap sans caca, fatal brancard à Gstaad. E, l’herbe est verte et le pervers pépère rêve de sève et de tendres bergères. Ci-gît l’I gris : il inscrit l’indistinct, l’instinct civil — prix d’infinis districts. O, blond Cosmos : Chronos fond l’or d’Othon, l’Ostrogoth fol tord son zob rococo. U, pur rhum brun du fût d’Ubu, duc d’Ur, surplus du cul, humus turc vu d’un tuf.
Hitchcocktail
L’étau s’est resserré autour de l’homme qui en savait trop. Suite à un complot de famille, on l’a pris la main au collet sur les trente-neuf marches. Chaque fois qu’une femme disparaît, les soupçons pèsent sur lui. D’aucuns pensent même que c’est lui qui a tué Harry dans une auberge de la Jamaïque. Pourtant, cet homme est jeune et innocent. Hélas, son obsession pour la loi du silence a fait de lui le faux coupable idéal. De plus, souffrant d’une psychose qui lui fait voir partout des oiseaux de mauvais augure, il s’est inventé une identité : celle de l’Inconnu du Nord-Express, un agent secret très doué pour se forger un grand alibi en toutes circonstances. Heureusement, le rideau s’est déchiré ! Depuis peu, il n’a plus peur de regarder à travers la fenêtre sur cour, il n’a plus de sueurs froides quand il reçoit une lettre du correspondant 17, il n’a plus de raisons de croire qu’il a la mort aux trousses. Tout cela grâce à Rebecca, la belle qui lui a passé la corde au cou, la femme à laquelle il est enchaîné. Désormais, il peut être heureux, sans l’ombre d’un doute.
Centon tiré du néant
Le centon ci-dessus, que je recommande de lire en écoutant 4’33’’ de John Cage, est composé d’extraits des œuvres suivantes :
· A. Allais, Le petit marquoir, Prologue, chapitres 1 à 140727. · A. Bello, Éloge de la pièce manquante, Pièce 48. · L. Carroll, La Chasse au Snark, Carte de l’Océan. · R. Filliou, Que faut-il faire pour se perdre ? Poème collectif. · E. Hubbard, Essai sur le silence. · V. Knight, Les serpents de Hawaii, un guide exhaustif et illustré, faisant autorité sur les espèces exotiques indigènes du 50ème Etat des Etats-Unis. · M.I. Sogine, Tout ce que l’homme sait de la femme. · L. Sterne, Vie et opinions de Tristram Shandy, Livre IX, chap XVIII et XIX. · Anonyme, Un Livre de Rien.
STRUCTURER
Les 8 trigrammes du Yi-King
Le Ciel s’est perdu, mais le corps, pardi, rêve du pardon.
La Terre est sur l’abscisse, où son obéissance écoute la grossesse.
Quand la terreur sépare et les voix vitupèrent, le Tonnerre a peur.
Le Vent cherche un but, compose un stabat que les branches débitent.
L’Eau n’est pas si tranquille. Un plan, mais lequel ? La sainte est dans la cale.
Le Feu : plus de trac ! Une flamme excentrique est le meilleur truc.
Au climax du raid, que la Montagne est rude ! Sur la face : des rides.
À l’heure où l’ombre taxe, le Lac boit le Styx au fond d’un vortex.
[Explications :
Chacun des tercets précédents transcrit un des 8 trigrammes du Yi-King selon les principes suivants : — un trait de type Yang donne lieu à un vers dont les substantifs sont masculins, dont la syllabe finale est masculine et dont le mètre est impair (5 syllabes) ; — un trait de type Yin donne lieu à un vers dont les substantifs sont féminins, dont la syllabe finale est féminine et dont le mètre est pair (6 syllabes) ;
— les trois vers « riment » par contre-assonnances ; — le nom du trigramme est mentionné dès que possible dans le tercet.
Il est clair qu’on peut faire de même avec les 64 hexagrammes du Yi-King.]
Au deux du mois de juin -- ---- -- ---- -- ---- Je rêve en noir et vert de Muse au sein de jade La rime au bout du vers se case et vend la rade
En plus de fuir le beau je vais nu sans ma lyre et sans le char du faux Je suis né mort de rire
Si pour me dire un truc je dois me voir en cage je mine un pont de stuc et dans la nuit je rage
La Lune au fond du ciel me cuit me tond la tête Je vide un broc de fiel et Mars me fait la fête
Je file au bord du Styx Là dort un Juge en tôle Et vlan je mise un ptyx au lieu de lire un rôle
Où sont la Clef le Nord où puis je axer le zèle et quel dé rend le sort Ma pipe en vain se fêle
Si tout se vaut je mens Eh quoi ni vrai ni voie Un voeu me fixe un plan la faim me tend la joie
Un joug se mire en feux et donc un thug se gave de mots de lois de jeux Le goût du sang me lave
Au loin du Vice en jais au loin du Bien si rose je sors du rêve en paix Le goût du pair me pose
Mais où est donc Ornicar ?
Dans le ciel de naissance de l'humanité, je vois la conjonction du sentiment et de la pensée, donc je suis. Car l'imaginaire permet d'être ou de suivre. Or je ne veux pas mourir ni précéder l'essence. Mais je veux rencontrer la nature du rêve et l'inépuisable étrangeté de la nature. Donc je marche à l'ombre des livres, sur les traces des mémoires que je n'ai pas lues, car toute vie est un centon. Je me rapproche de chaque verbe ou de chaque image de verbe, or ce qui se conjugue rassemble. Parfois je me trompe : je n'emploie pas le temps juste ni la bonne personne, mais l'infinitif est suffisamment définitif pour témoigner ma reconnaissance. Je puis me reconnaître en mille et une vies, car je compte autant sur moi que sur les autres pour faire un beau voyage. Donc je suis heureux comme Ulysse, mais sans être possédé par Poséidon. Je ne crains pas les dieux ni les maîtres, car je ne les reconnais pas tant qu'ils ne reconnaissent pas leur fragilité. Seul le bonheur n'est pas fragile ni trompeur, donc facile. Mais la recherche de la simplicité complique l'art de vivre, car il faut trouver les bonnes formules d'impolitesse. Celles qui ne ménagent pas les voisins ni les autres emmerdeurs et celles qui font sourire les complices. Or la coordination de la gifle et de la caresse ne s'enseigne plus à l'école. Mais la fête commence quand l'école est finie... ou je n'ai rien compris ! Or le jeu vaut la chandelle, donc brûlons-la par les deux bouts ! Je ne veux pas tomber pile sur la Terre ni perdre la face cachée de la Lune : je veux régner sur tout l'Univers, depuis le centre ou la circonférence. Or la conférence au sommet me donne les moyens de faire pleuvoir mes centres d'intérêt sur nombre de vallées qui débordent de joie, mais il est vrai que j'abuse de la parabole. Donc de la trajectoire ou plutôt du mouvement ! Car il faut bouger pour attendre son but, or atteindre son heure est la réponse du verbe au temps. Et sept merveilles ou sept péchés lancent des ponts mobiles entre nous, drôles d'animaux que nous sommes.
[Considérons l'ensemble des 7 conjonctions de coordination : mais, ou, et, donc, or, ni, car. Il existe 21 combinaisons de 2 de ces conjonctions. Chacune de ces combinaisons est contenue dans une seule des 21 phrases du texte précédent.]
Découper carrément
Peut-on découper deux carrés, chacun en deux morceaux, de manière à fabriquer un troisième carré en assemblant les quatre morceaux des deux premiers ? La réponse est oui. Voici un exemple :
AAA ABB AAA
CCCC DCCC DDCC CCCC
DCCCC DDCCC AAACC ACCCC AAABB
Et en voici une transcription poétique (avec quelques contraintes supplémentaires : rien que des mots de 3 lettres, nombre identique de syllabes pour tous les vers d’une même strophe, chaque mot est présent exactement deux fois dans le poème).
tel jeu lie car vit mal qui rit peu
toi fée aux lys par mon air pur que dit une âme cet art est gai
par toi fée aux lys que dit mon air pur tel jeu lie une âme car cet art est gai qui rit peu vit mal
Variante de sextine
La sextine est fondée sur la permutation en spirale de six mots : ceux qui terminent les vers d’un sizain. En voici une variante où la même permutation porte sur six mots disposés à l’intérieur d’un distique.
Quand dort un château-fort, le vaisseau de la mort se rapproche du port d’où sort le vent du tort.
À tort un esprit dort, sans redouter le sort qui peut fort bien l’ancrer dans le port de la mort.
Mort au tort qui éteint les lumières du port ! Honte à qui dort de peur tandis que le fort sort !
Si le sort est la mort pour le faible et le fort, le tort dort-il ailleurs, loin des yeux, loin du port ?
Mais le port sort d’un rêve et le danger s’endort. La mort a le grand tort d’affoler l’amour fort.
Fort d’aimer chaque port, je n’aurai jamais tort de jouir de mon sort : quand je vis, la mort dort.
L’art est-il obscur ?
L’âpre simoun m’atteint pour affermir l’ouvrage. Vil courant de tribord, tu brasses l’inconnu ! J’astreins l’ouf à sévir pour asservir l’outrage : si l’oukase dit non, nul sang n’écrit l’ONU. Pareil ou travesti, tout chant de grisou rage : il pourra sertir d’or un char d’exil trop nu, la version d’un blanc-seing douchant le gris courage. Pignouf à l’esprit choc, un abcès vit cornu !
Avec chic ou sans frein, doutant des pions, du brame, vif ou plat, je distords un parchemin tondu. Crade licou mal peint, bout d’arc verni, sous-trame : ils font du bal des fiords un pas de vis mordu. Sans reins, nous aveignons quand le prix sort du drame. Tirons sur l’amer brick où Mars bénit son dû ! L’avenir mourra plein : tout appétit nous crame. Livrons l’Ur à l’exit pour l’art des fils fondus !
[La séquence des voyelles A-E-I-O-U se répète tout au long du poème.]
Chantez l’or du Rhin [carrés latins mutuellement orthogonaux]
Par l’Edit d’Horus, Pétris l’or brûlant, Filon brutal et Tordu à l’envi, Lustrant les Griffons.
Pas de lingots nus! Ils sont durs, damnés, Tuant le frisson Et l’inconnu, car Obstruant l’esprit.
Attendris l’or brut, Fondu par épis! Les fripons ducats Truffant les tisons N’iront plus flamber.
L’art de cinq corps purs Suant des prisons, Sort fumant des tris Si longs du parler. Sertis d’or un chant!
C’est mon choix d’en parler
Il m’arrive souvent d’avoir peine à choisir – et je pèse mes mots !
Qu’il est dur de choisir entre l’art de jadis et l’avant-goût du progrès.
Me faudra-t-il choisir entre l’argent du travail et la valeur du jeu ?
Entre l’humour imprévu et le gag préparé, quel tourment de choisir !
Entre la retenue et la parole de trop, difficile de choisir !
J’ai bien du mal à choisir entre l’ennemi du bien et le ronfleur du mal.
C’est un enfer de choisir entre planter six pins et sillonner les sept mers.
Avant de me décider, je prends le temps de rêver, car choisir : quelle aventure !
[En comptant les syllabes de chaque vers, on obtient, de strophe en strophe, le schéma métrique suivant : (6 ; 6 ; 6) ; (6 ; 6 ; 7) ; (6 ; 7 ; 6) ; (7 ; 6 ; 6) ; (6 ; 7 ; 7) ; (7 ; 7 ; 6) ; (7 ; 6 ; 7) ; (7 ; 7 ; 7). Ces triplets sont les 8 arrangements, avec répétitions, de deux symboles (les nombres 6 et 7), regroupés trois par trois. Secrètement, le poème parle aussi du choix difficile entre l’hexasyllabe et l’heptasyllabe, puisque chaque séquence de la forme « entre… / et… » est construite sur deux mètres différents. Certaines de ces séquences sont d’ailleurs révélatrices. Par exemple : « entre l’art de jadis » (= 5e hexasyllabe, gardien de la tradition) est suivi de « et l’avant-goût du progrès » (= 1er heptasyllabe, germe de l’évolution). Ou, plus loin : « entre la retenue » (hexasyllabe qui se termine par une syllabe longue) est suivi de « et la parole de trop » (heptasyllabe qui n’assume pas sa longueur). Progressivement, le choix s’opère, puisque le nombre d’hexasyllabes par strophe diminue, tandis qu’augmente celui d’heptasyllabes.]
Tubes
C’est jour de marché dans ma boîte à idées. Je me sens de bonne humeur, car une marée d’humour envahit ma chambre. Puisqu’un roman vaut bien une messe, je plante un drapeau dans mon corps et la magie opère. Je mets du pain sur ma liste, je bois du café comme un trou, je trace des lunettes sur mon tableau, bref je suis une bête de travail. Lorsque l’encre a séché, je passe à la caisse pour m’offrir un blouson et des chemises.
La fièvre du métal et le rire en péril remplissent tant de pages.
Dans la zone où vivent les enfants, le cordon tire l’heure, la houille fait danser la truite, le travail engrosse la peur du froid, la fleur pisse le sang.
Alerte ! Je suis en colère. Trop de fers, trop de boulets ! Mes lèvres sont en feu. Je hurle : l’étoile à la lanterne ! Qu’on lui tranche la gorge ! Qu’on lui coupe la queue !
J’ai peur — je vous en fiche mon billet — que ma langue perde la main, que l’habit des années rétrécisse l’espace de mes salades, que mon feu ne lèche plus de fruits, que l’énergie m’abandonne, que mon numéro soit fini.
Mon but est d’extraire un œuf du bec de la baleine.
[Chaque substantif de ce texte peut être associé à une couleur. Noir dans le premier paragraphe, jaune dans le second, bleu dans le troisième, etc.]
Plus loin que Noé ---- ---- --- --- Fuir dans une rue Quel Eden est sûr Quel Amen est pur Leur Idée est bue
Tout fige une vue Quel iris est mûr Quel onyx est dur Leur épée est nue
Avec leur bon gré avec leur fin nez pour être non pie
plus tard une vie sera leur nid dru Quel rêve est élu
Hexadécaphonisme
Quand un beau jeu bénit l’amour, le sort du cœur n’est pas mondain. Quand le trépas veut nous punir, l’air hautain meurt comme un pardon. Quand un bon vin nourrit la peur, le trésor est plutôt fâcheux. Quand le râleur maudit l’accord, quel grain peut moudre un blond déchu ? Quand un dessert convainc d’agir, le bluff mousseux sort du gâteau. Quand le fauteur promeut l’écart, un vil bouquin naît du bâton. Quand un sermon pourrit l’ardeur, le feu des freins mord l’âme au cul. Quand le parfum corrompt l’humour, l’auteur verbeux craint les pâquis. Quand un gros con meugle à vomir, le club des gras soumet l’influx. Quand le bras d’or défait l’humeur, un oubli peint l’ombrageux flot. Quand un faux pas dit son détour, le fameux chœur est inconnu. Quand le destin clôt son décor, l’azur gâteux meuble un tournis. Quand un péteux rit du vautour, le raconteur n’est pas coquin. Quand le malheur tord l’univers, un jour quinteux fond l’âpre écho. Quand un autel flétrit l’impur, l’honneur secourt l’atlas honteux. Quand le morveux gruge un fraudeur, l’âge étourdi perd son latin.
[Chaque phrase comporte seize syllabes formées avec les seize voyelles de l’alphabet phonétique international.]
Design
Considérons un ensemble E de 13 points. Appelons ligne tout ensemble de 4 points pris dans E. Peut-on former un réseau de lignes tel que toute paire de points de E soit contenue dans une et une seule ligne de ce réseau ? La réponse est oui. Un tel réseau s’appelle un 2-(13 ; 4 ; 1) design. En voici un que j’ai mis en forme de poème (chaque point est un mot d’une syllabe qui rime en « ou » et chaque droite est un alexandrin).
Tout est-il donc si flou que nous perdons le goût de traquer jusqu’au bout le loup qui nous rend fou ? Nous avons peur du trou, du bain doux sous la terre. Quel coup nous plante un clou dans le chou ? Grand mystère !
Tout doux, voyageur fou, mets ton angoisse au clou ! Il est si doux le coup du loup dans le bois flou dont le bout de chou rêve – ô goût très doux du songe ! Quel temps fou, quel coup dur : le goût fuit sous l’éponge !
Tout à coup, j’entrevois la chose au bout du trou : la mort du loup, du chou, de quatre sous, de tout. Sous le dard flou d’un clou, je suis à bout, je pleure un dieu flou, comme un fou dans le trou d’un chou-fleur. Et sans goût pour le trou, sans clou ni loup, je meurs.
Quatorzine en sonnets
1.
Je grave sur le roc une âpre quatorzine, En sortant de mon sac quelques mauvais sonnets. Je devine à mon trac que mon esprit renaît, Car je fais dans mon froc en rangeant la cuisine.
Je suis gonflé à bloc et rempli de benzine, Je roule sur un lac, tirant des wagonnets. Ma mémoire est un bac encombré de carnets Qui chantent sous les chocs des pilons de l'usine.
Je ne suis plus à sec depuis que j'ai souri, J'ouvre à nouveau le bec sans peur du pilori, Et le jeu tombe à pic pour m'ouvrir la fenêtre
Sur un jardin de suc aux reflets de toundra, Un panorama chic dans lequel je pénètre, Aimanté par un truc dont l'effet me perdra.
2.
Chacun choisit son truc pour accoucher d'un texte. Certains vont sur un roc et s'isolent de tout ; D'autres jugent plus chic d'acheter leurs atouts, Au prix de quelques sacs, dans un gala-prétexte ;
D'autres pompent du suc à la fin de la sexte ; D'autres vantent leur trac sous l'œil d'un manitou ; D'autres peignent leur pic à l'assaut d'un matou ; D'autres baissent leur froc sans égard au contexte.
Vouloir ouvrir son bec, cela ne suffit pas ! Pour équarrir son bloc avec l'art d'Agrippa, Par temps humide ou sec, par vent fort ou timide,
Il faut suspendre un lac aux ailes d'un oiseau, Il faut créer le choc dans le cœur des gnomides, Il faut tailler son bac à grands coups de ciseaux.
3.
La raison a son bac que le passeur ignore, Le délire a son truc que l'écrivain dément. Les gens sont sous le choc du pouvoir des segments, Ils pensent que le roc inspira Pythagore.
Le serpent sort du lac pour broder le folklore Dans le costume chic des rois du boniment Et dans le raisin sec des pisseurs de serments, Qui encombrent leur sac de poudre et d'ellébore.
La science nie en bloc que le vrai sort du puits, Que la danse du suc s'accomplit sans appui, Que le vers vient au bec, transporté par la Muse.
Pour profiter du trac, rien ne vaut un scalpel, Un traité dans son froc, un air de cornemuse. Décapitons le pic, il n'y a pas d'appel !
4.
Le drap couvre le pic, le doigt trace la courbe. Comprenez que le bac est pris dans un vortex. L'amiral porte un froc coulé dans le latex. Gouverner, c'est son truc, pas besoin d'être fourbe.
Sans reproche et sans trac, l'amiral fuit la tourbe. Pour atteindre le choc, il relit le Codex. Il sait clouer le bec aux sergents de l'Index. Il passe entre les rocs, jamais il ne s'embourbe.
As de la chasse au suc, il a dressé des Snarks (D'eau salée ou de lac, d'Inde ou du Danemark). Son journal est un bloc, blanc comme une incisive.
Cinglé, mais avec chic, il cingle vers le port. Il a mis dans son sac une arme décisive. Il mange du pain sec, c'est très bon pour le sport.
5.
Un géomètre sec, un codeur de spirales, Gravit à coups de pic l'aiguille du Midi. Son dos chahute un sac garni de bigoudis. Il se souvient du bac et des vagues lustrales.
Il pense que le chic naît d'une pastorale, Où les curés sans froc au verbe dégourdi Sont avalés en bloc par un bouc enlaidi. Il a compris le truc en lâchant la morale.
Le sermon sur le lac moisit le montagnard, Le vertige et le trac excitent le grognard. L'edelweiss offre un suc vraiment irrésistible.
L'ascension est un choc pour le soldat de plomb, Qui mitraille le roc de lettres combustibles. L'encre jaillit du bec d'un primitif aiglon.
6.
La cigarette au bec enfante la fumée Qui envahit l'air sec d'un salon clandestin, Où ciseaux, papier, roc, convoitent le butin Qui fait rêver du pic et de la renommée.
La bille est sous le choc d'une mise affamée. Des yens sortent des sacs de joueurs libertins Qui ramassent le suc et mouchent le gratin. La fortune du bac n'est pas mésestimée.
L'on s'achète du trac en risquant ses valeurs. Le hasard n'est pas chic, sauf avec les voleurs. Un plongeon dans le lac est la chute logique,
Quand on n'a plus de froc, ni de chair, ni de sang. Il n'y a pas de truc, de recette magique, Mais des traits sur un bloc, des contes indécents. |