Le SUJ& TROUvE à s’INSCRIRE

à traVERS la RUMoEURs du MONDE

par Jean-Pierre Bobillot

(postface à De partout de Sylvie Nève, Ed. Les Contempoorains, 2000)


 

 

Il faut toujours cou-

per le commencement et la fin de ce qu’on écrit.

(Mallarmé)

 

 

Cette prose-ci, ces vers-là, m’ont toujours paru – au-delà des trop évidentes spécifications stylistiques, & de la non moins évidente distinction “vers” / “prose” qui, censément, y perdure (mais, celles-là coïncident-elles, à la manière d’une redondance ou d’un isomorphisme superflu, avec celle-ci ?) – de la même eau ; & je ne parle pas ici de ce pré-tendu “Sujet” qu’objective, à des fins mercantiles aux couleurs d’intelligibilité, la loi réifiante où se prend, malgré qu’il en ait, l’objet-livre, mais aussi, l’objet-texte – “vers” ou “prose” –, & que scelle (& recèle) un commun nom de l’auteur  [1].

                               Un jour,

                               le nom ne semblera être qu’une

                               faute d’impression ?

 

*

 

Une proposition qui émane de moi – si, diversement, offerte aux spéculations les moins authentiquées, les moins recommandables peut-être – je la revendique avec celles qui se presseront ici – som­maire veut, que le vers, en deçà ou au-delà des innombrables lignes & formes appelées, immémorialement ou hâtivement, ainsi (voire, auxquelles d’aucuns, non moins hâtivement, refusent cette appellation qui a tout l’air, dès lors, d’un embaumement), n’existe pas.

Un délicat a, je l’espère, pâli –

 

Sûr, nous en sommes là, présentement. L’arbitraire.

A savoir que, des vers, de tout temps, en toutes langues, de toutes formes, existent – non en dessous, que sais-je ? en essence, “le” vers, auquel tous, au-delà de leurs manifestes variations, jusqu’au grand écart,  se mesureraient.  Des configurations quantitatives de l’homérique “hexamètre”, au grand “alexandrin” de Racine ou encore de Hugo, aux “vers libres” de Gustave Kahn & de ses successeurs – ou, aux “poèmes sécables” de Sylvie Nève...

Ceux qui voient tout de mauvais oeil estiment qu’écrire en vers concerne, à l’exclusion de tout autre organe, l’oreille  – quand écrire, “en vers” plus qu’en autre chose, ne concerne, à vrai dire, nul organe [2], mais toute une signifiance :  à travers, certes, l’oreille, mais aussi bien, l’oeil.  L’écriture se fait par la bouche (la face caverneuse) & la main (le corps caverneux), & se lit par l’oreille (le crâne caver­neux) & l’oeil (la face caverneuse) : crâne à face, face à corps (caverne à caverne) [3].

Cette parenthèse –

Notre époque méconnaît, d’office, l’existence du poëte.

Il ne lui suffit plus d’élire quelque mesure ou artifice de diction, d’arborer, de ce qu’il énonce, la coupe.

Du “poëte”, direz-vous, soit – mais, de la “poësie”? (Elle est, dit-on, partout.)

Histrion, à la faire sonore, action, ou visive  – & les foules dé­volues au règne sans partage du prétendu “audio-visuel” [4] l’ignoreront, tout autant ! Comme, à le mettre “dans la rue”, c’est niaiserie que de croire qu’elles aient affaire, en quelque manière, à l’art...

Le vers par flèches jeté – ainsi apparaît-il sur les parois du temple, sur le fragile rouleau que dévide l’antique récitant, sur les pages du présent volume, même – diffère de la phrase ou ligne, en ce qu’il est, très exactement, ce segment d’énoncé qui va, à travers un nombre variable de caractères – lettres, mots, espaces –, d’une lettre à l’autre [5].

D’une lettre, imprimons-le, “initiale”, à une lettre “finale” - & “ainsi de suite” : trait horizontal, suite verticale  [6]...

Or, il ne s’agit en rien, insistons-y – tant les plumes, en ce domaine, les mieux autorisées, se laissent prendre volontiers aux lieux les plus communs, pour peu qu’ils soient touchés de la grâce de quelque canonisation –, d’un retour  (selon une interprétation falla­cieuse de l’étymologie par versus), par quoi il s’opposerait à un autre mode d’écriture, qui irait, censément, de l’avant : la prose (prorsa ora­tio).

Non “retour”, mais “coupe” – coups, accrocs – dans le supposé continuum, linéaire, le tissu (pénélopéen) de la parole ; de la langue : déboîtement, boitement – battement. Dès lors, conçoit-on, nul “art poétique” qui n’ait eu pour fin, inavouable & insue, indue au regard de toute modernité critique, de masquer, en la justifiant, cette altération que subit, “en vers”, le discours [7]; cette “altération” qu’inflige, non, à proprement parler, “le vers” à “la langue”, mais, la langue à la langue  – & qui est, exactement, le vers  : ou travail-du-vers.

Non “retour”, mais détours  – trouvailles, trouées – dans la supposée cohérence, logique, le fil d’Ariane (cousu de fil blanc) du langage transitif, véhiculaire ou mythique ; du récit. “Déboîtement”, disions-nous, “boitement” – “battement”, dans la langue &, non moins, dans le récit ; langue & récit, en l’occurrence, ordinaires : soit, “l’universel reportage ” dont parlait, naguère, Mallarmé. Cette “prose du monde” dont, sous les huées, le très-sagace M. Jourdain avait bien vu qu’elle n’était, pas plus que “des vers”, “de la prose” – en un mot, que la langue classique ignorait : de la “littérature” –, mais, ce qu’il appelle, assez justement : “comme l’on  parle”...

                               On pourrait s’en tenir là,

                               Entendons-nous bien :

                               Il est supposé que nous sommes.

 

*

 

Voilà, constatation à quoi je glisse, comment, au long de ces “vers”, que Sylvie Nève se plaît à qualifier de “prosaïques”, se mani­feste ceci : que les vers ne se rangent pas, immémorialement, en suites verticales, plus ou moins serrées, ou sériées, sur la page, selon quelque ineffable essence – émanant, comme il est de tradition, des dieux, de Dieu, de l’Etre. Verticalité, que plus ! vertige : forme im­primée,  à l’oeil, de ce “déboîtement” par quoi “la langue”, en vertu d’un mode spécifique d’altération,  se fait “vers”, “parle vers”...

La langue, ou, aussi bien, l’envahissante parlerie  depuis peu baptisée, significativement, “media”: – comme le rêve n’est connu – &, par là, méconnu – du rêveur (&, non moins, de l’analysant), qu’à travers le récit, à la fois cohérent & marqué du sceau de l’onirique in­cohérence, qu’il s’en fait, – de même, le monde n’est-il connu – &, par là, méconnu – de chacun (&, tout autant, de l’écrivain), qu’à tra­vers les récits, à la fois concordants & marqués du sceau de l’événementielle discordance, qu’il en recueille. Hier, l’immuable des grands mythes ; aujourd’hui, l’éphémère d’une information émiettée : de partout...

Dans le “travail du vers”, ces récits, tel le récit de rêve dans le “travail de la cure”, rétrogradent – au même titre que la langue qui, censément, les véhicule – au rang de matériau : cette “prose du monde” est l’objet d’une lecture flottante, qui y prélève, soigneusement ou avec une effarante désinvolture, tels segments, faisant suite ou non, selon un mode de signifiance  qui lui est, manifestement, étranger.

Scandée, scindée à contre-temps ; &, de ce “déboîtement”, s’installe, inattendu ou incongru, savantes saveurs, un débit – un “battement” –, qui – “boitement”... – prend à revers  la sup-posée li­néarité du matériau, sa pré-tendue “signification”, sa “justification” [8]: par quoi, fallacieusement, il apparaît comme “prose”. Manières, ma­niements, manigances (c’est la forme : plurielle, pluralisante) où se dénonce, à travers  une singulière  “énonciation”, la manière (uniforme) dont cette “matière” est débitée...

Une haute liberté d’acquise, la plus neuve : &, voilà déboutée l’insidieuse stratégie par quoi le Même, momifiant le vif, le baîllonne, lui bouche la bouche, l’étouffe par tous les trous. En ce retourne­ment critique,  le poëme échappe à l’idéologie, à la parlerie, au ba­bil ; est d’emblée ailleurs – “utopie”: de nulle part, de partout... “Vers”, donc : mais, si “retour” il y a, il n’est pas, en tant que tel, dans le segment,  il est dans ce que le travail troue, y faisant jouer, serré, l’autre. Actuel “retour du refoulé” (l’autre), versus  “éternel re­tour” du Même (le “filé”) : l’insistance défait la consistance.

                               entendons-nous bien : comme il

                               est supposé que nous sommes

                               édifiés sur ce qui n’existe pas : un rêve

                               extravagant, contaminé par le réel et

                               l’irréel à la fois.

 

Jugez le goût très-moderne.

Un cas, aucunement le moins curieux, intermédiaire ; – que le suivant.

Là, ai-je dit, vers  au plus aigu ; prose, à ce qu’il semble, ici : laissant la ligne poursuivre jusqu’à la marge &, sans significative ver­ticalisation, ainsi, jusqu’à épuiser la matière de ce qu’il convient de nommer, sans crainte, “paragraphe”.

Si, là, l’unisson de façade de la prétendue “prose” éclate, sous le luxe d’artifices de la “mise en vers”, en voix irréconciliées, en cris, en rumeurs, en éclats  – ceux du “monde”, même –, ici, c’est la diversité revendiquée des voix individuelles – l’entrecroisement des supposées singularités – qui se coule, comme naturellement, sous l’effet de l’horizontalité-“prose”, dans le moule unique, impersonnel, d’un ri­sible babil.

D’un vers à l’autre, quelque abrupt qu’en soit l’enjambement, De partout n’a de cesse de lézarder, de démasquer le pseudo-Un du confortable nappé qui enrobe, d’un trop prévisible discours, l’éprouvante hétérogénéité de ce dont il prétend, ou croit, parler : le réel. Par toutes les coupes, s’écoule le lyrisme du monde objectif. Il s’agit, pour cela, de contrarier, de ralentir la lecture  qui pense, trop ai­sément, avoir affaire, accès, au sens, aux choses, à la vie.

D’une phrase l’autre, quelque lié qu’en soit l’enchaînement, Le Temps qui n’a pas de jambes... n’a de cesse de démasquer, de ra­battre le pseudo-Infini de la gratifiante moirure dont se pare, sous cou­leur de différenciation, de quant-à-soi, de jardins secrets, la consternante homogénéité de ce qui prétend parler : la subjectivité. Au fil du syntagme, se pavane l’idiotie des narcissismes ordinaires.  Il s’agit, pour cela, de précipiter, d’affoler la lecture  qui se prend & se plaît, trop communément, au pittoresque narratif [9], faute de catharsis.

Rien de bien neuf. Les ralentissements de la narration pour votre confort. Et l’irrépressible somnolence. Toi lettres. Femme de. Homme de. Vous êtes en deuxième nasse dans un roman de gare bien famé. Vous zozotez, non ; vous lisotez au-dessus de votre tête. Et ça se lit comme. Mais je trouve que. Un roman de genre bien fané. C’est comme ça. Et se lit comme. Choses entre parenthèses. Destiné au ré­cit ci-contre. Au-dessus de votre tête commandée par un bouton pous­soir. La destination du récit n’est désignée par aucun pictogramme (...). Mais les pages s’ouvrent sans efforts. C’est le train pléonasme. Se lit comme. Train mode d’emploi. Des choses entre parenthèses. Train à la page. Des chapitres vraiment très, qui se lisent comme. Roman-pot. De chambre de train.

 

Le remarquable est que, dans ces vers-là – & c’est, précisément, dégagés de toute la persistante panoplie [10], ce qui en fait, générique­ment, proprement, des vers –, on évite, tant l’aliénation  au Même, que la figure – la voix  – du “Poëte” [11]: au profit, certes, de l’indémêlable & inépuisable écheveau des voix du réel  qui crèvent la surface tympanisée du texte.

Le remarquable, dans ces proses-ci – & c’est, précisément, dé­gagées de toute la persistante panoplie [12], ce qui en fait, non tant, gé­nériquement, “de la prose” (ce qu’elles sont, certes), que, proprement, de la narration –, est qu’on élude l’aliénation  au Mythe, comme la reconduction de la fallacieuse dualité  de l’“objectif” & du “subjectif” : choses vues & entendues, bribes de réalité, carottages de dialogues & prélèvements de techno-clichés, sensations intimes, rêves, tout l’hétérogène fragmentaire, mais labile, le bain d’être, s’y fond en une même matière, mais inégale, grumeleuse, mais tramée de voix & d’écarts – grossier babil polyphonique qui fait la pâte d’une même pensée, tournoyante, lancinante, attribuée (semble-t-il) à un même & seul narrateur, qui est tout sauf une intériorité.

En l’occurrence, une narratrice – ce qui ne saurait, certes, être indifférent. Mais qui (semble-t-elle) l’est. Ou à l’aune de laquelle, tout (semble-t-il) le devient.

La “petite musique du train” – “héroïque”, “païenne” ou “mondaine” – se fait “plurilogue de sourds”. “Moi” se fait “elle”, ou “vous” – “petite refuznik du train” ou, indifféremment,  “la vache qui regarde passer le train”...

 

 *

 

Les flics de la 317ème avenue se perdaient en conjectures. Train s’en alla. On taira sa superbe. Y perdaient leur sabir, leur jac­tance. Le moi qui m’a déçue, tu sais cette notion. Le moi qui se perd en conjectures. Tout le monde l’avait pensé, mais c’est toujours comme ça.

 

– Encore de la prose sur l’avenir de la poésie : –

Toute poésie antique est vers, – segment, – mise à distance, – mesure : metron.  Parole scandée, rituelle, collective, haute : carmen.  – Mais aussi, par là-même, rigoureusement pré-déterminée :  dans ses formes globales, & à la syllabe près. Nul hiatus, de l’“art poétique” au “poème”. – Mais encore : re-présentation, “imitation”, – non du monde, des choses, de la “nature”, – mais : des actions  humaines, ou divines. Poiesis,  c’est mimesis,  & mimesis,  c’est diegesis   c’est-à-dire, muthos :  Récit, la Parole même – epos...

Car JE est en outre. Si le poète s’éveille sujet, il n’y a rien de sa faute. Cela s’appelle l’enthousiasme :  “dionysiaque” ou “apollinien”, – “poète” ou “prophète”, – ce qu’il profère, c’est le Verbe du dieu en lui. La pensée chantée n’a pas à être comprise  du chanteur : le poème est oral pour autant qu’il est oracle.

De la Grèce au mouvement romantique, – classicismes, – les peuples, la Chrétienté, fondent & refondent leur Unité dans une com­mune mesure,  transcendante, abstraite, idéalement pérenne : l’“alexandrin” de Hugo est le même  que celui de Racine, qui est le même  que celui de Du Bellay. On l’appelle encore : “hexamètre” ! – Du paganisme au christianisme, – des foules bariolées de l’Olympe au Dieu unique, sans visage & sans nom, – le principe syllabique, la “rime”, la domination du “grand vers” [13] se substituent aux antiques “pieds”, aux multiples configurations, indéfinies, souples, de temps marqués (ictus), non-marqués, de mesures différenciées, diversement enchaînées, échangeables. – Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans !

La Commune en poésie, puis la république, – grève & liberté libre, – c’est, au nom de ce qui, à travers  les mailles, est prêt à parler, à faire faille,  en finir, résolument, avec tout  ce qui détermine, d’avance, & d’ailleurs, tout énoncé, pour tout sujet – à l’émission, comme à la réception.

Ce fut d’abord une étude, – un effort mental  sans précédent, sans équivalent, – de quelques-uns.  C’est aujourd’hui, dans le prin­cipe,  l’affaire de chacun. De n’importe qui.  – De chacune ?

 

Ces poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, – jusqu’ici abomi­nable, – lui ayant donné son renvoi  [14], elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées diffèreront-ils des nôtres ? – Elle trouvera des choses étranges, insondables, repous­santes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.

(Rimbaud)

 

Vinyle Sève – poétroleuse  à l’assaut des millions de squelettes qui, – fonctionnaires, journalistes, – dévident à l’infini leur borgnesse “prose du monde”, en s’en clamant les auteurs – ou les acteurs !

                               quelqu’un ? Fille

                               n’est-ce pas ? Et voilà pour la

                               nécessité

 

                               vie ?

 

Au terme de plus d’un siècle de subjectivisation formelle  & d’ouverture, de plus en plus affirmée, à l’aléatoire,  – Rimbaud, Dada, les “avant-gardes”, – le poème &, singulièrement, le vers, enfin démarré de toute pré-détermination métrico-prosodique, s’émancipe de toute transcendance :  ontologique, ou subjective [15].

Une poésie, donc, – “en vers”, “en prose”, – qui, rompant déli­bérément, obstinément, l’antique lien qui tenait ensemble les con­traintes de la “langue des vers” & l’impératif “mimétique” [16], tran­chant à même la “chaîne parlée”, donne à “entendre”, – par bribes, – cette autre parole,   “non-liée”, “déchaînée”, – débridée : – ce trans-chant, ce texte du sujet qui, – ni intérieur, ni extérieur : immanent,   – vient “s’in scrire”, lettre  par lettre, coupe  par coupe, dans la trame signifiante.

Car JE est un autre. Si le sujet s’endort auteur, il y a beaucoup de sa faute. Il ne lui suffit pas, certes, de se poser là. C’est vain de dire : “Je”. Il devrait dire : “On”. Elle dit : “On”. “Tout le monde est à peu près”. “Je”, certes, est au principe – mais en ce qu’il s’y dé-fait ; se laisse oublier.  La prétendue “écriture automatique” ne dit rien du su­jet. “Je”, le sujet, est tout au bout de la chaîne de mon­tage/démontage/remontage du sens,  où s’affairent, s’affaissent & crè­vent tour à tour, les horribles travailleurs – toujours “autres”.

 

Lyrisme,  donc ; & formalisme :  –

Car c’est en travaillant, jusqu’à l’erreur, jusqu’à l’horreur (au lapsus généralisé,  à la monstruosité,  à la monstre), la “langue de l’Autre”, en la trouant, – seule voie, certes, périlleuse, dédaléenne, abrupte, – qu’il, “je”, peut espérer, – dans la forme ou l’informe, – trouver une langue, “sa” langue. Des habiles croient bien tôt avoir sa­tisfait à cette demande : – ce n’est pas cela ! [17]

Catachrèses, – catastrophes, – cahots de mots, de lettres, de ca­dences, – strophes tronquées, truquées, détraquées, laissées en plan, re­prises, ad lib., – pierres d’angle, – lignes de mire, – chaotiques cratères à la farce crachée de Notre-Drame-la-Langue (planète morte) : rots du Verbe aux impacts de la signifiance  & pan dans l’Idéal Pinéal! “Je”, le sujet, c’est d’où viennent les météorites, – étoiles filantes, errantes, – ce lieu tu,  dispersé, “flottant” – d’où irradie une impossible, indicible vérité.

Brisée la consensuelle linéarité/successivité du signifiant uni­dimensionnel  [18], il, “je”, tire à coups de langue, à langue portante, de langue froide, sur tout ce qui voudrait, – hors de lui, en lui, – avoir le “dernier mot”, parler, réciter, raconter, d’importance, pour occuper le terrain. Démarrée des multiséculaires contraintes, la segmentation-vers  y fait boiter la fictive “horizontalité-prose”; l’horizontalité-prose  s’y déboîte & boite d’une virtuelle “segmentation-vers” : prose à coupes médites.  Nul “flou” – artistique ou idéologique : effets de moi-re. En poésie aussi, il y a une “ligne claire”...

 

Du je au monde, du monde au je, cette “prose”-ci, ces “vers”-là substituent à l’antique & persistante anankè,  l’éphémère & arachnéen tissu d’un être-au-monde,  plus poreux que peureux. Plus critique que cri.

Le siècle des “avant-gardes” a voulu, & cru, s’en remettant à Baudelaire plutôt qu’à Rimbaud, ou à Ducasse, donner du nouveau, – idées et formes. Cela plaide déjà pour sa ferveur. Le poète d’aujourd’hui, l’écrivain  – si cet homme, ou cette femme, existe – est, d’emblée, en avant  – au-delà d’un culte du “nouveau”, trop pétri de négativité, qui, prenant le moyen pour la fin [19], n’est après tout qu’une maladie infantile de la modernité.

Laissant à leurs dérisoires candeurs les célébrités de la culture & de la poésie moderne, autant que les innocents, les morts ou les ta­lents rompus aux formes vieilles, Sylvie Nève, de train en train, de vendredi en vendredi, ne trouvant pas sacré le désordre de son esprit, nous offre généreusement quelques très-riches heures de littérature nouvelle.

Une poésie, donc, d’après [20] les grandes fractures de ce siècle, où le réel  du “monde” & la vérité  du “je” se manifestent, de concert, dans une rugueuse étreinte, – précipitant, de concert (live on page), la débandade de tout “réalisme” & de toute “psychologie” [21], – aux mêmes coupes,  aux mêmes points sensibles  du “texte” : bavures du code, – points d’affleurement, d’efflorescences, de proliférations, – par quoi s’écrit, s’écrie, dans l’insu  du discours de l’Autre, l’autre dire autrement tu.

Or, la coupe,  par quoi est prise à revers  la “prose du monde”, – ou, aussi bien, le discours du “moi”, – s’y fait, précisément, sur la lettre,  par quoi “s’inscrit en faux”, – démasquant, d’un coup, tout un pan de réalité réelle,  – le dire du “je”. Double fonction de la “lettre” : ligne dans son extension,  trait dans son inscription.  Le trait  suscite la ligne, la ligne  suppose le trait : “ligne”, le vers est plutôt  oral ; “trait”, la coupe est plutôt  écrite. Dans ces “vers”-là, il n’est pas sûr que tout segment puisse, ou doive, s’“oraliser” ; il n’est pas sûr que tout, d’un même segment, soit également  “oralisable”. Le poème, ne tenant plus de l’oracle, se dissocie de l’oral.

Le lyrisme du monde objectif  s’écoule, par les mêmes traits, par les mêmes plaies, d’où s’exhale la lyrique d’un sujet singulier.  Ou, à le mieux dire, c’est tout un : de partout – un an d’une vie.  Défilement d’intimités abruties, – débitement d’extériorités brutes, – le spectacle réifié du “monde” & du “moi”, déréalisés – banquise de mots –, dégèle. Le risible côtoie l’indicible ; la momie de l’indicible, totémisée naguère aux sombres couleurs du “sacré”, – l’antique fris­son! – se contamine de risible & se débandelette les côtes. D’un phrasé abrupt, – de cet incessant, instable, intraitable va-&-vient, séduisant, décevant, mé-chant, – émane – dans la débâcle des significations pré­contraintes – un lyrisme intersubjectif,  véritablement planétaire : un réalisme absolu. Pas de “tragique”  – c’est l’art gai,  & cruel  à la fois. Pas “unanimiste” – irréconcilié.

La “réception”, dit-elle, – connivence & provocation,  – entre pour une bonne part dans son alchimie du vers :

                               J’ai pris le train

                               puis la foule traversa le Danube

                               (...)

                               sans retard arriva terminus en gare de

                               la vie. Que le lecteur s’arme de

                               courir vers le métro

                               patience ! Il lui faudra, à lui aussi

                               presser le pas pour

                               se secouer les rêves, vite

                               ce train j’ai un matin à

                               c’est à prendre ou à

                               prendre


 

NOTES

_____________________________

[1] Identification imaginaire...

[2] Croyance perverse...

[3] Ainsi, l’auteur de ces vers s’en fait-elle, certes, volontiers, l’exemplaire récitante : non qu’il s’agisse, par là, de seulement mani­fester, par la pa­role, l’écrit, seul authentique – celle-là, censément, transparente (“neutre”) –, mais non plus, que les lignes, ici impri­mées, n’en soient, symétrique­ment, rien d’autre que la “partition” – un pis-aller. Texte à voir & texte à entendre, l’un s’ajustant à l’autre ou, tantôt, sans commune mesure, De partout fait appel, au-delà de l’oeil ou de l’oreille, aux compétences & ap­pétences du lecteur ou de l’auditeur en matière & en manières de signi­fiance...

[4] Soft  détour –  nul besoin, dès lors, de les baîllonner, de leur arra­cher  la parole : les baigner de non-images, de non-musiques, de non-poèmes, à en­tendre & à voir, dans la fascination médusée ou l’indifférence zappante, suffit – en les atomisant dans la solitude con­sumériste – à les rendre aveugles & sourdes &, par cela même, muettes...

[5] “Lettre” – ou vaudrait-il mieux dire : “signe”, en ce que le segment  ap­pelé “vers” se clôt, tout autant, d’une virgule, d’un point, d’un ti­ret... ou, en ce qu’il se clôt, définitoirement, d’un blanc de particulière “importance”. Je garderai, cependant : “lettre”, en ce que s’y combi­nent, expressément, sémiotique & littéralité.

[6] Définition qui, prétendant à la plus large compréhension, n’exclut pas que “finale” & “initiale”, à l’extrême, n’en fassent qu’une – comme il ar­rive, exemplairement, chez Cummings...

[7] Ambiguïté, ici radicalement débusquée, de toutes les procédures tra­di­tionnellement mises à contribution dans l’écrit poétique : ainsi, la rime, la mesure, rapprochant indûment par le signifiant deux termes éloignés pour le signifié, ou contraignant tout énoncé à chausser les même bottes de 12 (6+6) pieds, compensent-elles, d’elles-mêmes, & au-delà, cette torsion in­fligée à la langue, par le supplément d’euphorie qu’apporte, au long des vers, le jeu d’attentes indéfectiblement com­blées qu’elles instaurent. “Prime de plaisir”, dit Freud, qui cependant, chez les véritables poètes, dé­borde invinciblement cette fonction de confort ou de réconfort, pour intro­duire qui lit au trouble sans fin, au vertige sans fond des trous de langue par où se fait voir, & en­tendre, le désir : “inquiétante étrangeté”, l’allitération trahit l’altération – la révèle &, dans le même mouvement, la ravale...

[8] Dans l’acception, certes, typographique, autant que toute autre, du terme.

[9] Succédané très “XIXème” de l’antique mimesis : c’est le roman “de cheva­let”  (rien à voir avec Germinal !)

[10] La rimbaldienne “vieillerie poétique”, toujours plus vieille, tou­jours là...

[11] “Imaginaire” du poëme, suppôt d’un lyrisme de la subjectivité, qui n’a de cesse d’exclure, autant que le monde, le sujet.

[12] Disons : la “vieillerie romanesque”...

[13] Dit aussi : “vers commun” – le 4+6, puis le 6+6...

[14] Comme, à la mère, l’enfant “donne son rot” ?

[15] En d’autres termes : théologique, ou idéologique.

[16] L’allitération  ne relève plus d’une naïve & réductrice “harmonie imita­tive”...

[17] Ainsi, des enfantillages “oulipiens” : – Trouvez la contrainte, ad­mirez la difficulté – ah, la belle affaire !

[18] Fantasme saussurien, converti en orthodoxie...

[19] Rimbaud, très lucidement, écrit : “En attendant, demandons aux poètes  du nouveau,  – idées et formes.”

[20] “De”+”après”, mais aussi : “d’après”...

[21] En d’autres termes : de tout positivisme  & de tout subjectivisme  – ces deux hypostases, rigoureusement contemporaines, de la moderne ratio.

 

 

Collection "Oeuvres complètes"